Et maintenant un africain à la tête du F.M.I


Le Fond Monétaire International a enregistré la démission prématurée de son Directeur Général en ce mois de Mai 2011. Le français, Dominique Strauss-Khan qui dirigeait l’institution de Bretton Woods depuis 2007 fait l’objet de graves poursuites judiciaires devant la justice américaine. Aussitôt sa démission annoncée, les capitales européennes se sont attelées à lui trouver un successeur et le nom qui revient le plus souvent dans les médias est celui de Christine Lagarde. Celle qui est actuellement la Ministre de l’économie de la France fait figure de favorite. Seul ombre au tableau, elle pourrait faire l’objet d’une enquête sur son rôle éventuel dans l’attribution des compensations dans le procès de Bernard Tapie.

Pour comprendre le système de nomination du directeur général du F.M.I, il faut rappeler cette règle non écrite, devenue une tradition qui est de toujours nommer un européen; la direction de la Banque Mondiale étant toujours dévolue à un américain. Ainsi, européens et américains depuis la création en 1944 de ces institutions se succèdent au détriment des autres nations. Si nous nous replongeons dans la genèse du « Fond », il regroupait quarante quatre gouvernements qui avaient pour but d’empêcher une nouvelle crise financière comme celle qui avait dévasté le monde dans les années 30.

Aujourd’hui, le F.M.I compte 187 pays et dispose d’un Conseil d’Administration avec 24 administrateurs qui représente des pays ou des groupes de pays dont 8 ont un siège  permanent. Le paradoxe qu’il convient de souligner est comment une telle institution en 2011 peut continuer à être « la chasse gardée » des européens ? La Chancelière allemande Angela Merkel s’est prononcée pour une reprise rapide du poste par un européen après la démission de Strauss-Khan. L’argument avancé par les pays européens pour que le poste reste sur « le vieux continent » est la crise que traverse l’Europe notamment l’Irlande, la Grèce et le Portugal. Il faut dire que le français DSK a souvent été taxé d’être « trop européen » dans sa gestion de la crise à la tête du F.M.I.

La mascarade a atteint son paroxysme lorsque l’institution a dévoilé les critères de sélection du prochain Directeur Général. En effet, dans un communiqué de presse n° 11/191 datant du 20 mai 2011, il est dit que « la personne choisie pour occuper le poste de Directeur Général devra avoir un parcours exceptionnel dans le domaine de la politique économique à un niveau de haute responsabilité. Elle aura à son actif une remarquable carrière professionnelle, aura démontré les aptitudes de gestion et de diplomatie requises pour diriger une institution d’envergure mondiale, et sera ressortissante d’un des pays membres du FMI ».L’institution basée à Washington semble donner une « image démocratique » quant à la procédure sélective mais en réalité, elle désignera sans doute un européen comme le veut la tradition depuis 1944.

Est-ce à dire que seul un européen peut remplir ces critères énumérés ? La candidature de Madame Lagarde qui commence à faire écho dans les chancelleries européennes serait meilleure que les autres ? Dois-je rappeler que l’Afrique a constitué depuis des décennies « la cible privilégiée » des politiques économiques du F.M.I que certains d’ailleurs ont qualifié de désastreuses.

Le « Fond » a cette image de « pompier-pyromane » en ce sens qu’ il a injecté des capitaux sous forme de prêts aux pays africains et dans un second temps a mis en place des politiques d’ajustements structurels qui ont miné les économies du continent.  L’ajustement structurel qui fut imposé aux Etats africains a été mis en place au début des années 80. Il est caractérisé par un mélange de dévaluation de la monnaie nationale, de réduction des dépenses publiques dont les conséquences furent de nombreux  licenciements dans la fonction publique, et une réduction des budgets dans les secteurs clés du « développement » comme la santé et l’éducation. Il a eu pour autre conséquence des privatisations massives et des  réductions de subventions publiques de fonctionnement à des entreprises fleurons dans leurs pays. Le FMI a souvent été vu comme une institution qui « étranglait » l’essor de l’Afrique, en accroissant sa dépendance économique et financière.

Le livre de la zambienne Dambisa Moyo, «L’aide fatale» fait état de cette politique interventionniste qui  nuit à la compétitivité des secteurs productifs, réduisant la capacité à exporter des pays africains. L’économiste soutient que  tous les pays qui ont connu une croissance rapide, que ce soit en Europe, en Amérique ou en Asie, ont misé sur leur capacité à créer de la richesse et non pas sur une aide extérieure. Il y a trente ans, rappelle Dambisa Moyo, le Malawi, le Burundi et le Burkina Faso avaient un revenu par habitant supérieur à celui de la Chine. Aujourd’hui, la Chine connaît une croissance soutenue à deux chiffres, parce qu’elle a réussi à gagner en compétitivité et à attirer sur son marché les investissements étrangers.

Le F.M.I a besoin de se renouveler et sortir des « sentiers battus », il est temps pour cette institution de porter à sa tête une personnalité issue des pays émergents comme le Brésil, la Chine ou Singapour. S’il devait faire preuve de plus d’audace, il hisserait un africain à ce poste oh combien important. Il s’agirait là, d’émettre un signal fort à l’endroit de tous ses membres en sortant de cette tradition qui ne correspond plus à notre époque. Il est sûr que de nombreux africains peuvent occuper ce poste et la stratégie à mettre en place au plus vite serait d’avoir un candidat unique pour le continent. Le monde actuel fonctionnant par bloc, l’Afrique gagnerait à présenter son candidat  à l’image de ce que les européens vont faire avec Madame Lagarde. Les Cinq grands pays émergents membres du groupe B.R.I.C.S (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), se sont élevés mardi contre cette mainmise de l’Europe sur le poste de directeur général du Fonds Monétaire International. Ils s’accordent autour d’une conviction commune,  l’abandon de « la convention non écrite et obsolète qui prévoit que le dirigeant du FMI soit forcément européen ».

La bataille est donc lancée quant à la succession de M. Strauss-Kahn, le vieux continent pèsera de tout son  poids pour perpétuer la « tradition européenne » avec l’appui des Etats Unis qui constituent « l’actionnaire majoritaire » de l’institution de Bretton Woods. La candidature de Madame Lagarde trouve déjà un écho favorable outre atlantique. Elle a  acquis une réputation solide dans le milieu financier américain en présidant le cabinet Baker & McKenzie, un des premiers cabinets d’avocats dans le monde basé à Chicago. Face à cette offensive euro-américaine, l’Afrique doit parler d’une seule voix et oser présenter une candidature unique.

Le continent africain regorge de talents capables de diriger une telle institution, le nom de Trevor Manuel ancien Ministre des Finances de Mandela est cité en exemple. Méditons donc sur le souhait de Madame Lagarde de voir un F.M.I plus « réactif », « équitable », et plus « équilibré » lors de sa déclaration de candidature officielle ce mardi.

Le Fond a rendez vous avec l’histoire en fin juin avec un choix crucial, rester dans l’archaïsme ou entrer dans la modernité.  

Babacar Ndiaye , le 28 Mai 2011

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