Quels enseignements peut-on tirer du premier tour de l’ élection présidentielle au Sénégal ?


Le 26 Février dernier, le monde entier avait les yeux rivés sur le Sénégal. La campagne électorale a été marquée par des violences qui ont eu pour conséquence la mort d’une dizaine de personnes. Le combat pour le retrait de la candidature du président Wade s’est poursuivi durant toute la campagne électorale. Les principaux candidats issus du M23[1] se sont accordés sur le principe de dénoncer la candidature du président sortant. Dans une atmosphère de violence et de vives tensions, la tenue des élections semblait même compromise.

A deux jours du scrutin, la médiation tentée par Olisegun OBASANJO, ancien président du Nigeria pour dénouer la crise politique, n’a pas connu de succès. Ainsi, les sénégalais étaient appelés à départager les différents candidats dans les urnes. A travers ce premier tour des élections présidentielles, le peuple sénégalais a encore une fois montré au reste du monde qu’il est mature et épris de paix. Le scrutin s’est déroulé dans le calme et la transparence sous de regard de nombreux observateurs étrangers. Qu’est ce qui ressort de ce premier tour des élections tend redouté par la communauté internationale ?

Un second tour aura bel et bien lieu malgré tout le discours du pouvoir

Dans les démocraties les plus avancées, le second tour est la règle et la victoire au premier tour, l’exception. Au Sénégal, le pouvoir libéral a voulu faire de la victoire au premier tour la règle. Ainsi, le président Wade et son camp martelaient partout qu’ils gagneraient au premier tour. « Le candidat Wade » disait même qu’un second tour est une perte de temps et d’argent. La victoire au premier tour était devenue « un élément de langage » dans le discours des membres de la coalition de Wade. Le chiffre de 53% a même été annoncé dans la presse, avant même que ces élections ne se tiennent. D’aucuns diraient qu’il s’agit d’une stratégie de communication pour déboussoler l’opposition. Mais à l’arrivée, le président Wade est en tête avec un peu plus de 34%. Son « exploit » de 2007 n’est pas réitéré. Nous sommes bien loin de la victoire dès le premier tour avec 55% du scrutin de 2007. Cette fois ci le second tour aura bel et bien lieu malgré la confiance affiché par Wade sur une victoire dès le premier tour.

« L’apprenti » Macky Sall défie le « maitre » Wade au second tour

Le candidat Macky Sall s’est classé deuxième du scrutin avec un peu plus de 26% des suffrages exprimés. Ceux qui ne l’attendaient pas à cette place n’ont pas suivie sa stratégie depuis 2008. En effet, après avoir démissionné de son poste de Président de l’Assemblée Nationale, Macky Sall a définitivement rompu avec son « mentor » Wade. Il a créé son parti – APR[2] – et s’est lancé à la conquête de la mairie de sa ville natale avec la coalition Benno Siggil Sénégal lors des élections locales en 2009. Il remporte la marie de Fatick et étend les « tentacules » de son parti sur l’ensemble du territoire sénégalais et dans la diaspora.  Macky Sall a très vite compris qu’en politique il faut avoir une base si l’on veut atteindre le sommet. Il va sillonner les moindres recoins du Sénégal à plusieurs reprises pour asseoir l’ancrage de son parti. Il met en place des cellules APR sur l’ensemble du territoire pour la conquête du pouvoir en 2012. Il va aller à la rencontre des sénégalais de la diaspora pour aborder avec eux sa vision pour le pays.

Macky Sall sera un voyageur infatigable au Sénégal et dans le monde durant toutes ces années. Il refusera de donner suite à toutes les sollicitations du PDS[3]. Il est constant dans son action et se construit un destin présidentiel en dehors de son ancien parti. S’attirant les foudres des autres leaders du M23, il décide de mener sa campagne électorale sur l’ensemble du Sénégal tout en continuant à dénoncer la candidature du Président Wade. Son expérience en tant que Directeur de campagne du Président sortant en 2007 lui permettra d’avoir une idée précise d’un tel exercice.

Macky Sall va mener une campagne d’envergure à l’image de son « maitre ». En effet, quoiqu’on puisse lui reprocher, Abdoulaye Wade  demeure un « animal politique ». Ses 26 ans dans l’opposition lui ont permis de connaître les ficelles de la conquête du pouvoir ce dont Macky Sall a pu profiter durant leur long compagnonnage. La position de challenger de ce dernier est le fruit d’un travail de longue haleine depuis son départ du PDS. Macky Sall a infligé une sévère défaite à son « mentor » dans la banlieue dakaroise et dans des coins stratégiques à l’intérieur du pays. Il se classe premier dans la diaspora sénégalaise. « L’apprenti » Macky Sall défiera ainsi le « maître » Wade au second tour de l’élection présidentielle.

La gauche sénégalaise paie sa division avec l’éclatement du Benno Sigil Sénégal

Avec l’éclatement de Benno Siggil Sénégal[4], la gauche sénégalaise qui est l’opposition naturelle du Président Wade, est la grande perdante de cette élection présidentielle. En 2009, lors des élections locales elle avait frappé un grand coup en s’adjugeant les mairies des grandes villes du Sénégal. La dynamique « Benno Siggil Sénégal » avait été enclenchée à ce moment, assommant le parti au pouvoir. Les figures de proues de Benno sont Moustapha Niasse, patron de l’AFP et Ousmane Tanor Dieng du Parti Socialiste. La débâcle de ces deux ténors de la vie politique sénégalaise s’explique par leur refus de trouver un compromis sur la candidature unique de Benno.  Ils ont préféré aller aux élections en ordre dispersé et aucun des deux candidats n’est au rendez vous du second tour. Moustapha Niasse, candidat de Benno Siggil Sénégal se classe troisième avec un peu plus de 13%.

Ousmane Tanor Dieng Patron du Parti Socialiste et candidat de la coalition « Benno avec Tanor »[5] se classe quatrième avec 11%. Les deux candidats malheureux doivent se mordre les doigts de l’éclatement de Benno car ensemble ils avaient une réelle chance de figurer au second tour de cette élection. En effet, il ne serait pas à exclure qu’une partie de l’électorat naturel de ces deux leaders n’ait voté ni pour l’un ni pour l’autre afin de sanctionner leur désunion. Sans doute Macky Sall a du profiter des voix des déçus du Benno Siggil Sénégal originel. En définitive, la gauche sénégalaise paie sa division avec l’éclatement de la machine Benno Sigil Sénégal. Tout porte à croire que Niasse et Tanor participaient à leur dernière élection présidentielle.

Le réveil brutal d’Idrissa Seck qui se voyait déjà « quatrième Président »

La débâcle d’Idrissa Seck, qui se voyait déjà « quatrième Président », peut être résumée par la chanson d’Aznavour « je me voyais déjà en haut de l’affiche » ! Son slogan de campagne, « Idy4Président » ne souffrait d’aucune ambigüité. Cette élection devait être, pour lui, celle de la confirmation après celle de 2007 qui l’avait classée deuxième avec 14% des suffrages exprimés. Réputé d’une grande intelligence politique, le Président de « Rewmi » a manqué de jugement dans sa stratégie pour 2012. Etant plus présent en France depuis quelques années, les sénégalais lui ont reproché ses « relations troubles » avec le président Wade. Ses détracteurs disent même que le poste de « Vice Président » a été spécialement conçu pour lui afin qu’il rejoigne « la maison du père ».

Idrissa Seck a manqué de jugement en misant sur trois facteurs qu’il a dû juger déterminants. Tout d’abord, il a voulu introduire un côté « clinquant » dans la politique sénégalaise avec la nomination d’une directrice de campagne de 33 ans venue des Etats Unis et diplômée de Harvard. Ce poste stratégique requiert une grande expérience des réalités sénégalaises et une parfaite maîtrise du jeu politique. Etre diplômée de Harvard et bénéficier d’une expérience dans les banques américaines ne sauraient suffire pour occuper un tel poste éminemment politique d’autant plus qu’Idrissa Seck est entouré de personnes d’expérience. Ce coup de poker n’a pas séduit les sénégalais.

Le deuxième facteur fut son calcul malheureux sur la candidature du Président Wade. Il a misé toute sa stratégie sur le retrait de la candidature de la course présidentielle pour récupérer le PDS. Idrissa Seck a toujours clamé qu’il est « l’actionnaire majoritaire » du parti libéral et, est de ce fait légitime à compter sur cet appareil pour devenir le « quatrième Président » du Sénégal. Il a manqué de jugement sur ce fin calcul, d’autant plus qu’il est l’une des personnes qui connait le mieux Abdoulaye Wade. Comment a-t-il pu se convaincre que le Président sortant allait reculer sur son projet de se maintenir au pouvoir pour un troisième mandat ? La politique a ses mystères !!!!

Le troisième et le plus étonnant des facteurs est qu’il n’a pas battu campagne comme les autres ténors du M23. Idrissa Seck est resté la plupart du temps à Dakar, essayant de se rendre tous les jours à la place de l’indépendance pour défier les autorités.

Aujourd’hui, il paie toutes ces erreurs avec un résultat décevant de 8%. C’est la ville de Thiès dont il est le maire qui lui a d’ailleurs permis de sauver les meubles. De son souhait de « quatrième Président », il se classe en cinquième position de l’élection présidentielle.

Les candidats indépendants ne sont toujours pas au rendez vous

Cette élection présidentielle a permis encore une fois d’illustrer une réalité bien sénégalaise : « un candidat indépendant ne peut pas jouer les premiers rôles dans une élection présidentielle ».  Au Sénégal – mais pas seulement – il ne suffit pas d’avoir un excellent programme et d’être animé de bonnes intentions pour son pays. La durée assez courte de la campagne électorale ne permet pas d’ asseoir un ancrage électoral. Il faut disposer d’un appareil politique sur l’étendue du territoire national. Les critiques sont unanimes sur le sens de l’éthique du candidat Ibrahima Fall, son expérience et la qualité de son offre programmatique. Ibrahima Fall n’a pas pu mener une véritable campagne électorale, à l’instar d’Idrissa Seck. Il est certain que le candidat Fall aurait fait un meilleur résultat  s’il avait débuté sa conquête du pouvoir en 2007. Mais le constat est toujours le même, les candidats indépendants ne dépassent toujours pas la barre les 2% à l’élection présidentielle.

Babacar NDIAYE, le 04 Mars 2012

Retrouver mon entretien avec Fernand Somadjagbi de la Web TV www.beningate.net  sur Youtube http://www.youtube.com/watch?v=WfyK5Oi4OqI

Thème : Présidentielles sénégalaises 2012 : Vue de la Jeunesse Africaine

1- L’analyse du premier tour

2- Les perspectives du second tour

3- La classe politique, la société civile et nos constitutions en Afrique

 

 


[1] Le M23 désigne le Mouvement du 23 Juin né de la révolte de la population sénégalaise contre le projet de modification de la Constitution pour faire élire le Président de la République sur un ticket en même temps que son vice-président avec seulement 25% des suffrages exprimés

[2] Alliance Pour la République

[3] Parti Démocratique Sénégalais : parti de la majorité présidentielle.

[4] Cette expression Wolof signifie en français, « Union pour le redressement  du Sénégal »

[5] « Union avec Tanor »

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