Quand allons-nous poser les vrais débats au Sénégal ?


 

Eight members of the Senegalese opposition, (From L to R) Alioune Tine, Youssou N'Dour, Macky Sall, Moustapha Niasse, Talla Sylla, Amath Danssoko, Idrissa Secke, Cheikh Tidjane Gadio, Tanor Dieng and Cheikh Bamba Dieye, stand together during a press conference in Dakar, on February 4, 2012. The eight opposition candidates, running in Senegal's presidential election, pledged today to take joint action to block President Abdoulaye Wade from standing for a third term in office.  AFP/PHOTO / SEYLLOU (Photo credit should read SEYLLOU/AFP/Getty Images)

 

Les populations sénégalaises sont actuellement confrontées aux éternels problèmes que sont le manque d’eau et les coupures d’électricité. Les gouvernements se succèdent et une solution durable ne semble pas se dessiner pour soulager les populations. Le seul génie des hommes politiques au Sénégal est leur capacité à détourner les populations des vrais débats par l’entremise des médias. Le divertissement proposé au quotidien par la classe politique à travers des guerres de positionnement ou les velléités de transhumer vers le camp présidentiel est l’information la plus courue par notre presse nationale. Les véritables préoccupations des populations sont occultées au profit de débats insipides d’acteurs politiques sans emprise sur le réel.

Une question se pose avec acuité, celle de savoir la place des médias dans le développement de notre pays. Ces derniers se doivent de plus relayer les informations qui intéressent le plus grand nombre. Penser que l’information la plus pertinente est la dernière sortie de tel ou tel acteur politique est devenue le seul credo de la plupart de nos médias nationaux. Peu d’émissions posent les vrais débats  sur la gouvernance actuelle du Président Sall. Et lorsque que certaines émissions y arrivent, le casting des intervenants ne permet pas souvent d’aller au fond des choses. Les débats sur nos chaines nationales sont centrés sur les faits et gestes d’une classe politique pléthorique. Le manque de maîtrise des sujets qui interpellent les sénégalais au quotidien conjugué à l’absence de formulation de solutions opérantes orientent les échanges sur des polémiques et des débats de personnes.

Deux camps s’opposent dans ce jeu politique. La mouvance présidentielle prompte à donner des satisfécits à toute action menée par le Chef de l’Etat sans une once de distanciation critique. L’opposition quant à elle adopte la posture simpliste de tirer à boulets rouges en toutes circonstances sur le gouvernement. Elle ne constitue aucunement une force de propositions et n’offre pas une alternative crédible sur les enjeux de l’heure.

A-t-on organisé un vrai débat sur les tenants et aboutissants du Plan Sénégal Émergeant (Pse) sans tomber dans le travers habituel de la nécessité d’une telle initiative. Peut-on atteindre l’émergence sans un secteur privé fort et des capitaines d’industries sénégalais capable de rafler des appels d’offres sur le marché régional et international ? A l’ère de la mondialisation, quels sont les produits «  Made in Sénégal » qui s’exportent massivement à l’étranger et créent de la plus value sur notre économie ?  Quelle garantie avons-nous que le successeur du Président Macky Sall poursuivra le Pse jusqu’à son terme ? Comme il est de coutume en Afrique, nous pouvons légitimement penser que le prochain locataire du palais de la République préférera exécuter son propre plan de développement. Nous devons nous poser les questions idoines.

Le débat politique au Sénégal est essentiellement axé  sur des querelles de personnes et les petites déclarations intempestives. Cela dénote aussi du niveau de la classe politique sénégalaise qui montre une certaine faiblesse à se prononcer  sur les questions économiques. Sous ce rapport, il est aisé de s’adonner à l’activité politique sous nos cieux. Il suffit de démontrer une capacité à aborder les sujets les plus cruciaux sous l’angle du superflu. Combien d’hommes politiques au Sénégal nous interpellent sur la situation économique actuelle du pays, sur le niveau d’endettement et les mécanismes pour rendre notre économie plus compétitive. Sur la question épineuse de l’emploi au Sénégal, le gouvernement a annoncé la création de 147 208 emplois sur la période 2012-2014. A-t-on tenu un vrai débat sur ce chiffre annoncé en grande pompe par le Ministère de tutelle. De quels emplois s’agit-il ? Quelle est le pourcentage de contrat à durée indéterminée et d’emplois précaires ? Chaque année plus de 200 000 personnes arrivent sur le marché de l’emploi. Les questions sérieuses sont éludées par nos hommes politiques et les médias nationaux préfèrent se délecter à travers leurs unes de leurs empoignades et petites phrases lassantes. Certains journalistes doivent faire preuve de plus de rigueur dans le traitement de l’information en allant se former sur les thématiques du développement. Les questions récurrentes de querelles de coalitions, de frondes ou de candidatures à la prochaine présidentielle ne peuvent constituer des sujets de préoccupations pour les populations.

La gouvernance sobre et vertueuse est elle une réalité au Sénégal ? Les ruptures nécessaires pour emprunter le chemin de l’émergence ont-elles été amorcées par les tenants du pouvoir ? Des efforts ont été consentis certes pour nous faire oublier l’ère wadienne du gaspillage à outrance mais nous observons que certaines pratiques ont la dent dure. Les ministres et directeurs généraux continuent d’être les grands mécènes des soirées en tout genre du Grand théâtre. Certaines nominations sont dictées par l’appartenance politique et la faculté à transhumer au détriment de la compétence. A ce titre, la tentative malheureuse du Président Sall de justifier la transhumance lors d’un face à face avec la presse locale est incompréhensible. Le parallèle entre la transhumance et la mobilité professionnelle a heurté plus d’un sénégalais. Ce discours est en totale contradiction avec sa volonté de rupture.

Pourquoi les rapports de l’Inspection générale d’Etat (Ige) qui se succèdent et sont transmises au Président de la République ne sont pas suivis d’effet malgré les preuves tangibles de mauvaise gestion. Dans le cadre de la traque des biens supposés mal acquis, on se souvient encore de l’interview du Président Sall avec une presse étrangère dans laquelle il affirmait avoir mis sous le coude des dossiers. Ces propos inacceptables posent encore et toujours la question de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs au Sénégal.

La question de l’efficacité de nos institutions mérite que l’on pose le débat. La démocratie sénégalaise n’est elle pas piégée par l’omniprésence de  l’exécutif dans la marche du pays. L’hyper présidentialisation obstrue la marge de manœuvre du pouvoir législatif qui se complaît dans un rôle de chambre d’enregistrement et d’applaudissements.  Il serait intéressant de voir le nombre de propositions de lois élaborées par nos députés depuis 1960. L’Assemblée nationale sénégalaise brille plus par sa capacité à voter les projets de lois émanant du gouvernement. Sur 150 députés, lorsque la mouvance présidentielle en compte généralement 120, quel débat démocratique peut être possible ? A ce sujet, il est urgent de mener une réforme sur le mode d’élection des députés qui est archaïque et rétrograde.

La Commission nationale sur la réforme des institutions (Cnri)  a formulé des propositions pertinentes pour renforcer notre architecture institutionnelle. Il est curieux de constater que le débat autour des propositions de ladite commission a été renvoyé à 2016. Le débat sur la réduction du mandat du Président Sall à 5 ans occulte toutes les recommandations émises par la commission Mbow. Le parti au pouvoir fait dans le clair- obscur sur le mandat présidentiel alors qu’il s’agit d’un engagement fort du candidat Macky Sall. Face à la conscience citoyenne de plus en plus accrue des sénégalais, il serait inopportun de revenir sur cet engagement. Quelque soit l’artifice juridique utilisé pour maintenir les 7 ans, les populations sauront tirés les conséquences d’un tel acte. La restauration des valeurs tant chantée par le camp présidentiel commence par le respect de la parole donnée.

Tant que les vrais débats ne seront pas posés et que la vocation première de la politique – celle de gérer les affaires de la cité – sera relayée au second plan, l’émergence demeurera une utopie. Un gouvernement qui peine à trouver une solution définitive face aux coupures d’eau et d’électricité ne peut espérer conduire son peuple vers l’émergence. Posons les vraies questions.

Babacar NDIAYE, le 26 Juin 2015

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