Mali – Terrorisme – Babacar NDiaye : « La menace est réelle et peut toucher à chaque instant tout pays africain » (Entretien avec le journal Le point Afrique)


DÉCRYPTAGE. Spécialiste des conflits armés en Afrique, Babacar Ndiaye livre son analyse de cette prise d’otages opérée à l’hôtel Radisson de Bamako.

Mali Radisson

Presque deux cents personnes étaient présentes dans l’hôtel Radisson lorsque les assaillants, entre deux et cinq selon des témoins, sont arrivés à bord d’une voiture avec une immatriculation du corps diplomatique. Il faut croire qu’ils ont fait exprès au niveau de la date, une semaine après les attentats de Paris, le jour même de l’ouverture du sommet antiterroriste du G5 Sahel avec 5 chefs d’État. Le G5 Sahel est une nouvelle organisation qui réunit le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Mauritanie. Avec le recul de l’expérience que lui confère sa connaissance des conflits armés en Afrique, Babacar NDiaye du cabinet Impact Africa Consulting, décrypte pour Le Point Afrique ce qui se cache derrière cet acte terroriste du Radisson Blu de Bamako.

Le Point Afrique : On a vu les vives réactions des Africains, surtout les dirigeants, après les attentats du week-end dernier à Paris, mais l’Afrique aussi est sous la menace de ces groupes ? Comment observez-vous ces risques ?

Babacar NDiaye : Les attentats de Paris ont démontré une fois de plus que la menace terroriste est globale. De nombreux dirigeants africains ont condamné ces actes terroristes et ont apporté leur soutien à la France. Il faut relever que le continent africain a connu ces dernières années l’implantation de groupes terroristes très actifs qui ont déstabilisé un certain nombre de pays.  Des États ont constitué des foyers, voire des sanctuaires, pour des groupes terroristes qui ont agi en toute impunité. Le Nord-Mali est sans doute un des exemples les plus illustratifs de la capacité de nuisance de ces groupes qui contrôlent ou ont contrôlé des pans entiers de territoires. La montée en puissance puis l’implantation des groupes terroristes en Afrique ont plusieurs explications. Les États disposent de ressources limitées pour combattre efficacement des groupes terroristes qui s’adonnent à tous les types de trafic et d’enlèvement. Ces groupes prospèrent dans des États fragiles, dans des États post-conflits, dans des États aux frontières poreuses et donc difficiles à surveiller du fait du manque de moyens. Le phénomène de la corruption endémique est également un facteur favorisant ce développement. Il n’y a véritablement jamais eu une volonté commune de fédérer les forces de défense dans les États africains pour éradiquer des groupes terroristes de mieux en mieux organisés et disposant de moyens financiers importants. Comment expliquer que Boko Haram a pu défier pendant des années la première puissance économique du continent, le Nigeria. Cette armée, supposée être une des plus performantes du continent, a montré ses limites à venir à bout du groupe islamiste. L’Afrique est clairement sous la menace du terrorisme depuis des années et des milliers de personnes ont péri dans des attentats et actes terroristes. La menace est globale, mais les États n’ont pas encore suffisamment pesé les risques d’un tel phénomène. Chaque dirigeant africain est d’abord convaincu que c’est l’affaire du voisin et a tendance à minimiser le risque de potentiels attentats sur son territoire. Ce qui s’est passé au Nord-Mali et l’avancée djihadiste enrayée par la France en 2013, ce qui se passe actuellement au nord du Nigeria ou en Somalie ont montré les défaillances de nos armées africaines et de notre capacité à assurer notre sécurité collective. Les attaques terroristes sont légion dans des pays comme le Nigeria ou encore la Somalie. La menace est réelle et peut toucher à chaque instant tout pays africain.

Comment le recrutement de djihadistes en Afrique se fait-il ?

Les groupes djihadistes ont su profiter de toutes les faiblesses de certains pays africains pour se développer et affirmer une présence active (impuissance des États sur le plan sécuritaire, géographie propice à leur implantation, économies modestes). Dans certains pays où les groupes terroristes prospèrent, il faut observer les mêmes caractéristiques. Que ce soit au nord du Mali ou du Nigeria, nous avons des zones d’extrême pauvreté dépourvues des services de l’État. Les politiques publiques y sont quasi inexistantes. À cela, il faut ajouter les problèmes de gouvernance, de corruption et le détournement de deniers publics. Cela entraîne un sentiment de repli identitaire et d’exclusion sociale. Le fort taux de paupérisation et d’analphabétisme de ces sociétés constitue potentiellement un creuset pour le recrutement de jeunes, en pleine crise identitaire et dépourvus de repères. Derrière la religion, un profond ressentiment anime ces potentiels candidats au djihadisme qui s’estiment abandonnés par les élites et le pouvoir central. Les populations éloignées sont livrées à elles-mêmes et cette situation facilite le recrutement pour les groupes terroristes. Dans cet environnement, il devient aisé de développer un discours radical et de véhiculer une idéologie aux antipodes des préceptes mêmes d’une religion comme l’islam. Ces groupes disposent de moyens financiers importants pour appuyer une stratégie de séduction auprès des jeunes. Il est difficile d’avancer un nombre de recrues pour chaque groupe terroriste, mais ce ne sont pas les potentiels candidats au djihadisme qui manquent dans ces régions. Les outils et discours pour le  recrutement sont bien pensés, car ils répondent à des situations de détresse.

Nigeria, Niger, Cameroun, Tchad, pour ne citer que ces pays, sont en première ligne face à Boko Haram depuis plus d’une année. Où en est-on ?

La lutte contre le groupe islamiste Boko Haram a connu ces derniers mois des avancées significatives. Le Nigeria a élu un nouveau président qui affiche une détermination et un volontarisme à mettre fin aux agissements du groupe. Le président Muhammadu Buhari a fait de la lutte contre Boko Haram une des priorités de son mandat. Des mesures ont été prises, comme le  transfert du quartier général des opérations militaires d’Abuja vers Maiduguri, la capitale de l’État de Borno et fief de l’insurrection djihadiste. Une alliance stratégique a été mise en place entre le Nigeria et les pays frontaliers que sont le Tchad, le Cameroun et le Niger. Cette coopération militaire était devenue inévitable malgré les relations conflictuelles qui ont souvent existé entre le Nigeria et ses voisins (Cameroun, Tchad). Le problème Boko Haram s’est transformé en une menace régionale. Des succès ont été enregistrés et on a semblé observer des signes de faiblesse de la secte islamiste qui a fait allégeance à l’État islamique. Cet acte a été perçu comme un moyen de se doter d’un puissant allié du djihadisme international dans une séquence où les pays frontaliers et surtout le Tchad s’organisaient pour faire face à la secte islamiste. Devenu l’État islamique en Afrique de l’Ouest, il s’est inscrit dans une nouvelle forme de violence avec l’utilisation de fillettes et de femmes kamikaze. Le 22 juillet 2015, au nord du Cameroun, un attentat a impliqué de jeunes filles équipées d’explosifs. La menace est toujours réelle et une action militaire qui s’inscrit dans la durée peut affaiblir l’action de la secte islamiste, mais une éradication totale semble difficile à imaginer. L’État nigérian sera appelé à trouver d’autres solutions alternatives pour lutter plus efficacement contre cet ennemi déterminé et disposant de moyens importants pour agir dans cette région. Plus de 6 664 victimes ont été décomptées l’année dernière du fait des agissements de la secte islamiste nigériane.

Comment jugez-vous les récentes interventions du président sénégalais Macky Sall pour interdire le voile intégral ?

Les différentes interventions du président Macky Sall sur la question du terrorisme ces derniers jours montrent à suffisance que la menace est palpable. Il faut saluer son engagement à aborder ces questions dans ce contexte africain difficile. Il faut expliquer aux populations que le risque est réel. Il a pris des mesures au Sénégal pour renforcer la vigilance des forces de défense. En octobre dernier, deux imams soupçonnés de terrorisme ont été arrêtés au Sénégal. En chef d’État responsable, il a pris des mesures pour renforcer un système de renseignement plus performant qui doit être capable de prévenir la menace sur le sol sénégalais. Il a initié la poursuite de la formation des forces spéciales en les dotant d’équipements plus modernes et en les mettant dans de meilleures conditions de travail. Il a annoncé la poursuite du plan d’équipement des unités et la réfection d’un certain nombre de bâtiments de l’armée. Pour s’inscrire dans une lutte efficace contre le terrorisme, il faut évidemment doter de moyens importants les forces de défense et de sécurité. Concernant son intervention sur l’interdiction du port du voile intégral au Sénégal, il me semble que ce phénomène est assez marginal. Il faut rappeler qu’il n’est pas le premier président africain à intervenir sur cette question. Le président Deby a fait la même annonce concernant son pays. Le président Macky Sall considère que le port du voile intégral ne correspond pas à la culture sénégalaise ni à la conception de l’islam dans ce pays et qu’il constitue un phénomène importé. Il faut souligner encore que le port du voile intégral est extrêmement marginal au Sénégal.

Dakar, le 20 novembre 2015.

Vous pouvez retrouver cet entretien sur le site Le point Afrique http://afrique.lepoint.fr/actualites/mali-terrorisme-babacar-n-diaye-la-menace-est-reelle-et-peut-toucher-a-chaque-instant-tout-pays-africain-20-11-2015-1983445_2365.php

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Un commentaire sur “Mali – Terrorisme – Babacar NDiaye : « La menace est réelle et peut toucher à chaque instant tout pays africain » (Entretien avec le journal Le point Afrique)

  1. […] disais que la menace terroriste est réelle et peut toucher à chaque instant chaque pays africain (https://babacarndiaye1.wordpress.com/2015/11/20/mali-terrorisme-babacar-ndiaye-la-menace-est-reelle-&#8230😉 . Ces propos faisaient suite aux attaques de l’hôtel Radisson de Bamako. Le nord du Mali qui a […]

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