Nous sommes tous concernés par la question du terrorisme en Afrique de l’Ouest


Le magazine de l’Afrique 54 Etats  http://www.54etats.com/actus/article/en-kiosque-le-1-mars-tous-unis-contre-le-terrorisme-2672/  consacre son dernier numéro (mars 2016) à la menace terroriste. Vous aurez sans doute l’occasion de lire mon entretien dans le format papier. En attendant je vous propose une série de questions sur cette thématique et mes analyses.

Bonne lecture

 

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Aqmi, Boko Haram, Daech, Boko Haram et Shebab, le continent africain épicentre du terrorisme mondial ?

1) Quel dénominateur commun entre ces différents groupes ?

Le dénominateur commun qui pourrait exister entre ces différents groupes terroristes est la capacité à constituer une menace permanente pour l’Afrique. Chacune de ces organisations à la volonté d’instaurer un califat ou un Etat islamique dans la partie ou elle est implantée. Selon l’Institute for Economics and Peace (IEP), dans son rapport sur le terrorisme (Global Terrorism Index 2014), Aqmi, Boko Haram et Al-Shebab figurent dans le top 10 des groupes les plus actifs, violents et meurtriers depuis leur création. Cette indication montre le niveau de dangerosité de ces groupes terroristes qui ont déstabilisé des pays et des régions. Ces derniers contrôlent des pans entiers de territoires.

Aqmi est un acteur majeur dans la déstabilisation de l’Etat malien avant l’intervention française en 2013. Il étale ses « tentacules » du nord de l’Algérie au nord du Mali. Boko Haram est présent sur le nord-est du Nigeria. Les Shebab ont  contrôlé pendant des années la capitale et des villes de la Somalie. Depuis l’intervention de la force de paix de l’Union africaine (Amisom), ils sont plus présents dans les zones rurales du sud du pays. Plusieurs groupes djihadistes disséminés en Afrique du Nord ont rejoint les rangs de Daech ces derniers mois. Ils sont localisés en Libye, en Algérie, en Egypte, en Tunisie. Depuis quelques années, le continent africain est devenu le centre de gravité du terrorisme mondial.

L’autre dénominateur commun est assurément les moyens considérables à la disposition des groupes terroristes. En effet, ces moyens colossaux provenant de diverses sources de financements renforcent la présence et la capacité de nuisance des groupes djihadistes dans la région. Pendant des années, l’enlèvement d’otages a représenté pour des mouvances islamistes comme le Mujao et Aqmi l’activité la plus lucrative. Ce qu’on appela  « l’industrie de l’enlèvement » a généré des millions de dollars pour ces groupes. En 2011, Aqmi demandait à la France pour la libération de quatre otages enlevés en 2010 à Arlit sur un site d’extraction d’uranium dans le nord du Niger la somme faramineuse de 90 millions d’euros. Le paiement des rançons des premiers otages au sahel par les occidentaux a modifié considérablement le rapport de force. Boko Haram a pu constituer un « trésor de guerre » avec de nombreux braquages de banques et le paiement de droits de protection d’hommes politiques et de particuliers fortunés au Nigéria.

Daech pèserait  2 200 milliards de dollars selon une étude récente du Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et constitue la « première puissance » du terrorisme mondial. Cette somme astronomique provient des ressources pétrolières et de l’impôt qui est prélevé dans sa zone d’activité en Syrie et en Irak.

A cela, il faut ajouter les trafics en tout genre auxquels s’adonnent les groupes terroristes. Cela nous amène à nous poser la question suivante. Que reste t’il de l’idéologie qui sous-tend l’action des terroristes face à des pratiques qui relèvent plus de la criminalité que du « djihadisme » ?  Est-on toujours dans le « terrorisme idéologique » ou dans une forme de « banditisme organisé » ? Il semble que le quotidien de certains groupes islamistes est plus devenu celui de réseaux criminels portés sur le blanchiment d’argent, le trafic de cigarettes, d’armes légères, d’essence, de drogue et les filières d’immigration clandestine.

2) Pourquoi sont-ils si présents en Afrique ?

Plusieurs facteurs  favorables expliquent la présence de divers groupes terroristes en Afrique. Le premier facteur est celui géographique. La bande sahélo saharienne du fait de son immensité a constitué un lieu d’implantation pour ces groupes. C’est une zone faiblement peuplée avec de grands espaces désertiques et montagneux. Le territoire vaste et aride s’étend sur 8 millions de kilomètres carrés  et présente des conditions de vie difficiles. Une grande partie des populations installées dans le Sahara sont des nomades qui ont pour principale activité le commerce. La mobilité des ces populations que l’on retrouve dans les différents pays rende le contrôle des frontières ardu. En réalité, la notion d’intangibilité des frontières s’applique difficilement dans la région pour ces populations. La faible présence de l’Etat dans la bande sahélo-saharienne dû à l’immensité de la zone de contrôle constitue un sérieux handicap dans la lutte contre le terrorisme.

La zone est aussi caractérisée par ce contraste, d’une part nous avons des centres politiques et économiques situés au sud des territoires et d’autre part, des zones périphériques faiblement peuplées localisées dans les régions septentrionales. Les écarts démographiques dans les pays du sahel entre les zones urbaines et le reste du territoire constituent un déséquilibre considérable. La capitale malienne Bamako concentre plus de 1,5 million d’habitants, soit 12% de la population, tandis que la moitié nord du pays est très peu peuplée.

Sur le plan socio-économique, nous sommes en présence d’Etats aux « économies modestes » qui ne peuvent à eux seuls soutenir une réelle action d’envergure face au péril islamiste. Les groupes terroristes, notamment Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ont  su profiter des  faiblesses structurelles des Etats de l’arc sud-sahélien pour s’implanter et agir en toute impunité. Dans certaines situations, ils ont pris le relais de l’Etat dans la fourniture de services sociaux de bases aux populations locales. Certaines régions sont marquées par la défaillance des pouvoirs centraux qui se traduit par une absence de politiques publiques dans les espaces éloignés des capitales.

Sur le plan de la gouvernance politique, certaines populations semblent être « déconnectées » du pouvoir central. Les questions récurrentes de corruption et d’enrichissements illicites ont créée une « dilacération » entre les gouvernants et les populations dans les zones les plus reculées. Le manque d’exemplarité de certains dirigeants de la région dans la gestion des deniers publics est un élément du discours radical transmis à une frange de cette jeunesse désœuvrée. Cela renforce un sentiment de repli identitaire et d’exclusion sociale. Un profond sentiment d’abandon anime ces populations qui estiment  que les élites sont loin de leurs préoccupations quotidiennes. Boko Haram avait érigé en « élément de langage » cet aspect peu reluisant de certains dirigeants nigérians cités dans les affaires de corruption.  Les groupes terroristes ont finalement exploité les conditions géographiques de la région conjuguées aux difficultés des Etats à répondre efficacement aux attentes des citoyens et notamment la mauvaise gouvernance.

3) La multiplicité des mouvances appelle-t-elle nécessairement à des réponses plurielles; lesquelles ?

Le volet sécuritaire ne peut être à lui seul la réponse appropriée pour enrayer la menace terroriste dans la région même s’il est indispensable. Malgré le déploiement de la Minusma et de l’opération « Serval » aujourd’hui remplacée par « Barkhane », il demeure évident que la force militaire n’a pas mis fin aux agissements des groupes terroristes au sahel. Nous sommes dans une guerre « asymétrique » ou l’ennemi est mouvant voire insaisissable et profite des contextes nationaux pour perpétrer des attaques. Assurément, les forces de défense et de sécurité ont un rôle majeur à jouer pour enrayer la menace djihadiste. Mais nous sommes en présence de groupuscules répartis dans une zone immense, ce qui rend plus difficile la confrontation.

Une question est en lame de fond pour réduire le niveau de la menace des groupes terroristes. Comment réduire leur influence et les empêcher de recruter auprès de la jeunesse africaine ? La réponse à cette problématique doit être un enjeu national pour chaque président africain. Cela voudra dire qu’il faut apporter les véritables solutions à cette jeunesse qui pourrait être tentée par le discours islamiste. Dans cet environnement, il est devenu aisé de développer un discours radical et de véhiculer une idéologie aux antipodes des préceptes mêmes d’une religion comme l’islam.

Il faut rappeler que ces groupes disposent de moyens financiers importants pour appuyer une stratégie de séduction auprès des jeunes. Il est nécessaire d’affronter les groupes terroristes sur le terrain de l’idéologie. Il est urgent de trouver des voies et moyens  pour juguler le phénomène de la radicalisation auprès de cette tranche de la population qui absorbe cette idéologie extrémiste. La lutte contre l’obscurantisme religieux et les discours radicaux doit être une préoccupation dans les systèmes éducatifs des Etats de la région.

La question du développement des Etats africains se pose dans ce contexte de guerre contre le terrorisme. L’émergence ne doit pas être un slogan de campagne. Il faut briser l’image de l’Etat qui semble loin et qui ne prend pas en compte les préoccupations de ses populations dans les zones lointaines. Il faut combler le gap entre les régions en matière de développement à tous les niveaux. L’Etat se doit d’être exemplaire dans la redistribution des richesses et trouver des mécanismes efficaces pour réduire la corruption massive.

Il faut mettre en place des politiques publiques qui touchent toutes les zones du pays et les populations. La lutte contre le chômage des jeunes et particulièrement dans les régions les plus reculées est une réponse significative face à la menace terroriste. La présence de l’Etat et de ses démembrements doit être effective sur l’ensemble des territoires. Les populations éloignées ne doivent pas être livrées à elles-mêmes. Car, une telle situation facilite leur adhésion aux discours extrêmes des groupes terroristes.

Il faut impliquer de manière plus significative les acteurs de la société civile dans la sensibilisation de la jeunesse sur les dangers que représente le discours radical. Ces derniers ont un rôle important à jouer sur ce registre.

La révision de l’arsenal juridique des pays africains, afin de l’adapter à la menace terroriste et à ses mutations rapides est devenue une exigence. En effet, les législations nationales doivent intégrer des dispositions qui non seulement répondent aux différents types d’actes liés au terrorisme mais également à leurs évolutions.

Il est clair qu’il faut apporter des réponses variées face aux groupes terroristes en fonction de leurs spécificités. Pendant des années, Boko Haram a concentré toutes ses attaques sur le sol nigérian. Le gouvernement  a tenté à plusieurs reprises de nouer un dialogue avec le groupe islamiste mais la multiplication des attaques et les milliers de morts ne laissent plus entrevoir une négociation. L’option prise ces dernières années est le tout sécuritaire avec la mise en place de nouvelles forces telle que le Nigerian Army Special Operations Command (NASOC). Elle regroupe l’ensemble des unités des forces spéciales.

L’armée nigériane a démontré  ces dernières années un manque de savoir faire face aux méthodes qu’imposent le terrorisme actuel. Les soldats déployés sur le terrain dans le Borno manquaient de munitions et ne percevaient pas toujours leurs soldes parce que l’argent était détourné à Abuja. L’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air nigériane, le maréchal Adesola Amosun a été arrêté le 27 janvier 2016 afin d’être entendu dans le cadre d’une affaire de détournement de fonds destinés à la lutte contre Boko Haram. Il est difficile d’apporter une réponse décisive lorsque les budgets alloués pour combattre Boko Haram sont utilisés à des fins personnelles.

La nouvelle stratégie de Boko haram consistant à utiliser jeunes filles et des femmes dans le cadre d’attentat suicide renforce les autorités nigérianes dans la prééminence de l’option militaire. Le 22 juillet 2015 au nord du Cameroun un attentat a impliqué des jeunes filles équipées d’explosifs. Ce nouveau modus operandi a pour objectif de déjouer les filets sécuritaires. Seule une armée mobilisée peut obtenir des résultats probants et les nouvelles autorités sous la direction du président Buhari semblent s’inscrire sur cette trajectoire.

4) Rivalités et connexions entre les  groupes terroristes: Que faut-il comprendre ? 

L’heure semble être à la rivalité entre les grands groupes terroristes sur l’espace africain. Aqmi qui semblait manifester un essoufflement ces derniers mois est revenu au devant de la « scène ». En l’espace de deux mois, Al-Mourabitoun qui est un groupe islamiste né en 2013 de la fusion des Signataires par le sang de Mokhtar Belmokhtar lié à Aqmi et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) a frappé deux capitales ouest-africaines. Les attaques sont très similaires car les cibles choisies sont de grands hôtels généralement fréquentés par les expatriés et les occidentaux de passage dans ces capitales. Il faut se poser la question sur le sens de ces attaques dans un intervalle aussi court. Il y’a manifestement une stratégie de survie pour Aqmi avec cette démonstration de l’organisation d’attaques dans les capitales de la région.

La percée de Daech notamment dans le nord du continent est une mauvaise nouvelle. Je crains que l’Afrique ne devienne davantage le « théâtre » des opérations de ces groupes terroristes (Aqmi et Daech) dans les mois à venir avec des attaques qui ont une résonance médiatique internationale. Cette situation peut conduire à une « guerre de positionnement » sur le continent. Boko Haram a prêté allégeance l’année dernière à Daech et on a pu voir dans certaines vidéos du groupe islamiste nigérian des ressemblances dans la réalisation et la manière de communiquer. Des groupes affiliées à Aqmi ont trouvé un intérêt à aller du côté de Daech qui dispose de mannes financières importantes.  « Internet » est devenu un outil de propagande pour les groupes islamistes et un terrain de rivalité pour attirer de jeunes recrus. Des pays qui semblaient échapper au phénomène du terrorisme comme le Sénégal ont vu de jeunes ressortissants rejoindre les rangs de Daech en Libye.

Il faut craindre une recrudescence d’attentats pour la région car les groupes terroristes sont de mieux en mieux organisés et démontrent une capacité à planifier des attaques d’envergure dans les capitales africaines. Le risque de surenchère entre des groupes comme Aqmi et Daech qui veulent souvent frapper des occidentaux en Afrique fait craindre le pire.

5) Bamako et Ouagadougou, une sérieuse alerte pour les autres capitales de la région ?

Dans un entretien de novembre 2015, je disais que la menace terroriste est réelle et peut toucher à chaque instant chaque pays africain (https://babacarndiaye1.wordpress.com/2015/11/20/mali-terrorisme-babacar-ndiaye-la-menace-est-reelle-et-peut-toucher-a-chaque-instant-tout-pays-africain-entretien-avec-le-journal-le-point-afrique/) . Ces propos faisaient suite aux attaques de l’hôtel Radisson de Bamako. Le nord du Mali qui a constitué un sanctuaire pour des groupes terroristes est devenu une zone de passage. Les récentes attaques d’Ouagadougou ont montré une fois de plus que la menace est globale. Le Burkina Faso, jusqu’ici épargné par des faits de terrorisme a connu ces derniers mois des incursions de groupes djihadistes. Ce qui s’est passé dans ce pays est une sérieuse alerte pour tous les pays de la région et plus globalement pour l’Afrique. Les attaques sont perpétrées par des unités mobiles de quelques hommes qui ont la capacité de traverser les frontières.

Face à cette difficulté à prévenir la menace terroriste il est difficile de dire si les pays épargnés le resteront longtemps encore. J’observe que dans une capitale comme Dakar, la sécurité a été renforcée dans plusieurs points et dans les hôtels avec la présence de policiers. Cela est une bonne chose mais le risque zéro n’existe pas sinon la France n’aurait pas pu être frappée deux fois la même année.  Je crois que le discours du président sénégalais Macky Sall a été constant depuis quelques mois sur la menace terroriste qui est réelle et globale. Il a renforcé le budget alloué aux forces de défense et de sécurité. Il a pris une mesure symbolique en interdisant le port de la burqa au Sénégal à l’image du Tchad.

Longtemps, certains dirigeants africains ont considéré le problème terroriste comme celui du voisin. Mais la donne a changé avec les événements récents.  Il est important de tenir un langage de vérité aux populations pour accroître leur niveau de vigilance.  Il est fort probable que nous assistions à des attaques terroristes dans des capitales jusqu’ici épargnées. Les autorités étatiques semblent prendre la mesure des choses et c’est déjà un élément positif dans le dispositif sécuritaire.

6) L’Afrique lutte t’elle efficacement contre le terrorisme ?

En quinze ans, les pays africains ont du s’adapter à la menace terroriste qui est devenue permanente.  Longtemps considéré comme une menace extérieure au continent, le terrorisme islamiste est devenu la principale source de préoccupation pour les Etats. La lutte contre le fléau a souvent été menée de manière individuelle. La volonté politique accompagnée d’une détermination réelle à lutter efficacement contre le terrorisme a souvent fait défaut au niveau certains Etats.

Comment expliquer que le Nigeria qui a souvent joué au « gendarme » de l’Afrique n’arrive pas à se défaire de Boko Haram ?  Les nombreux faits de corruption révélés au sein de l’armée est un début de réponse. Il a fallu l’intervention des pays voisins pour connaître des avancées significatives dans la lutte contre la mouvance islamiste. Cette coopération militaire était devenue inévitable même si le Nigéria a souvent entretenu des relations conflictuelles avec ses voisins (Cameroun, Tchad). Le problème Boko Haram s’est transposé dans l’espace régionale. La menace est aujourd’hui toujours vivace malgré les succès sur le terrain. L’action militaire qui s’inscrit dans la durée peut affaiblir le groupe islamiste, mais une éradication totale semble difficile à imaginer. L’État nigérian sera appelé à trouver d’autres solutions alternatives pour lutter plus efficacement contre cet ennemi déterminé et disposant de moyens importants pour agir dans cette région.

Une nouvelle dynamique sur le plan militaire amorcée en 2009 a permis a la Mauritanie d’être plus efficace dans sa lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, la sécurité du territoire mauritanien est beaucoup mieux assurée. Son armée a mené des attaques contre des bases d’Aqmi dans le nord du Mali. Cette offensive lui a permis à plusieurs reprises, d’anticiper et de déjouer des attaques terroristes, qui la visaient. Mais quel que soit le niveau d’engagement d’un pays, sans une coopération sous-régionale les effets resteront limités.

le G5 sahel (le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad), créée en décembre 2014 à Nouakchott sous l’impulsion du président Mauritanien Aziz est  un mécanisme ayant pour objectif de coordonner les politiques de développement et de sécurité des pays  de ce cercle. Ces Etats ont identifié de manière précise les besoins et des projets essentiels pour la région comme le désensablement du fleuve Niger, le bitumage de routes régionales, la création d’interconnections électriques entre le Mali et la Mauritanie, le Mali, le Burkina et le Niger. Un Comité d’Etat-major Opérationnel Conjoint (CEMOC) entre les pays du champ regroupant (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger) et un centre de renseignement contre le terrorisme dans le sahel (unité de fusion et de liaison), ont vu le jour en 2010.  Ces structures sont chargées de collecter et d’échanger des informations sur les groupes terroristes qui présentent un risque pour leur espace.

La lutte contre le terrorisme est passée du stade d’abstrait à la phase réelle. Les choses demandent à être améliorées mais les cercles de coopération existent et il faut renforcer leur efficacité. L’échange des renseignements en temps réel, l’intensification des patrouilles motorisées le long des frontières  et le partage des expériences doivent être des réflexes systématiques entre les Etats. Une coopération internationale viendra toujours en appui aux initiatives régionales pour permettre aux pays africains de faire reculer le terrorisme. L’appui en renforcement des capacités, en formation et en logistique sont des actions nécessaires pour une coopération accrue. Une bonne coordination et une réponse commune sont les seuls gages d’un succès dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Tous les pays doivent avoir le même niveau d’implication dans les stratégies de lutte contre le fléau.

Babacar NDIAYE

Février 2016

« L’interconnexion » entre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme en Afrique de l’ouest


Le 11 Septembre 2001 fut un tournant dans l’évolution de l’humanité. En effet, le monde s’est réveillé horrifié par les attentats terroristes sur le sol américain. Cette tragédie a soulevé de nombreuses questions notamment la préparation minutieuse des attaques. La question du financement du terrorisme s’est posée immédiatement après 11 septembre 2001. Selon les sources officielles, les terroristes avaient utilisé le circuit financier pour procéder à la levée de fonds dans le but de perpétrer les attentats. L’argent étant le nerf de la guerre, les terroristes financent leurs activités à l’échelle globale. Ce financement du terrorisme provient d’horizons différents mais une des menaces les plus sérieuses est son lien avec le « blanchiment des capitaux ».

Le blanchiment des capitaux est une pratique qui vise à introduire dans les circuits financiers et économiques des fonds de provenance illicite qui ont été acquis par des manœuvres délictuelles et criminelles. C’est par exemple le vol, le trafic de drogues,  toutes sortes de délits et de crimes qui ont permis d’amasser des fonds. Et ce sont ces fonds que le blanchisseur va dissimuler et intégrer dans le circuit financier pour en profiter en toute impunité.

Blanchiment d’argent et financement du terrorisme sont ainsi liés et présentent des points similaires. De par leur nature même, ils constituent des activités secrètes menées à l’échelle internationale. Mais le financement du terrorisme diffère des modèles habituels du blanchiment où les criminels doivent trouver un moyen de blanchir leurs profits illicites. En effet, les sources de financement du terrorisme peuvent être aussi bien légales qu’illégales contrairement au blanchiment d’argent qui est toujours  de nature illicite.

Le financement des activités terroristes peut faire appel à des fonds provenant de sources légales, comme les dons personnels et les profits provenant d’entreprises ou d’organismes caritatifs, que de sources criminelles, comme le trafic de stupéfiants, la contrebande d’armes et d’autres produits, la fraude, les enlèvements ou l’extorsion.

Les terroristes ont recours à des techniques semblables à celles qui sont utilisées pour le blanchiment d’argent afin d’éviter d’attirer l’attention des autorités et de protéger l’identité de leurs commanditaires et des bénéficiaires des fonds amassés. Toutefois, contrairement au blanchiment d’argent, les opérations financières liées au financement des activités terroristes sont en général constituées de petites sommes. Par conséquent, lorsque les terroristes recueillent des fonds de sources légales, il est donc plus difficile de les détecter et d’en suivre la trace. Toute la difficulté  du combat contre le financement du terrorisme réside dans le fait de localiser des sommes qui ont une « provenance propre » ou minimes.

Le transférer des fonds est effectué à travers le système bancaire ainsi que des systèmes parallèles de remise de fonds comme les « hawalas » qui consistent à faire circuler l’argent dans un réseau d’agents de change (les « hawaladars »).

Un client remet  une somme d’argent à l’un de ces agents, qui contacte l’agent le plus proche du destinataire et lui demande de lui verser cette somme (moins une commission, généralement) en échange d’une promesse de remboursement futur.

Ce système fonctionne sans transmission de moyen de paiement, il  repose entièrement sur la confiance existant entre les agents du réseau. Comme il ne dépend pas de l’application légale des contrats, ce système fonctionne en dehors d’un cadre juridique. Il n’y a pas de registre centralisé, et les transactions passées n’ont aucune trace, la seule information nécessaire  pour son  bon déroulement  est la tenue  à jour du montant total de la dette courante entre chaque agent du réseau. Les dettes peuvent être réglées de plusieurs manières selon le souhait des agents. Les terroristes emploient également la plus ancienne méthode de transfert d’actifs : « le transport physique de l’argent », de l’or et d’autres valeurs par les voies de contrebande.

La somme qu’engendrent ces deux activités est colossale et la difficulté réside dans la connaissance exacte du montant  de l’un ou l’autre circulant dans le monde. Le GAFI (Groupe d’Action financière) fut crée à l’origine à Paris en 1989 lors du sommet de G7 pout lutter contre le blanchiment d’argent notamment les techniques et les tendances du phénomène. En 2001, le GAFI s’est lancé comme nouveau défie d’utiliser son 3savoir-faire » pour définir des mesures efficaces de lutte contre le financement du terrorisme et engager toutes les nations à les mettre en œuvre. Cette organisation a comme mandat d’établir des normes en matière de lutte contre le financement du terrorisme. Le GAFI a formulé 9 Recommandations spéciales contre le financement du terrorisme et a adopté un vaste plan d’action.

Ces Recommandations spéciales visent à s’assurer que le financement du terrorisme a été spécifiquement érigé en infraction pénale dans des pays. Elles préconisent également la saisie des biens des terroristes, la déclaration des transactions financières suspectes pouvant être liées au terrorisme, la coopération internationale et l’adoption de mesures pour prévenir le détournement des virements électroniques et autres systèmes de remise de fonds. Enfin, elles indiquent comment empêcher des entités juridiques telles que des organisations à but non lucratif d’être utilisées comme « poches » de financements terroristes.

Une lutte efficace contre ces deux fléaux passe par une collaboration internationale plus accrue et une législation plus sévère au niveau des états. Le GAFI a mis en œuvre une série de recommandations qui vise à s’assurer que le financement du terrorisme a été spécifiquement érigé en infraction pénale dans la législation des pays. Elle préconise également la saisie des biens des terroristes, la déclaration des transactions financières suspectes ayant un lien avec le terrorisme, la coopération internationale et l’adoption de mesures pour prévenir le détournement des virements électroniques et autres systèmes de remise de fonds. Elles indiquent comment empêcher des structures à but non lucratif d’être utilisées comme sources de financements terroristes.

La Convention de 1999 des Nations unies pour la répression du financement du terrorisme est un instrument de lutte efficient que tous pays doivent ratifier pour mener à bien le combat. En effet, une répression plus efficace du financement diminuerait la menace terroriste à grande échelle.

Cette convention stipule que « commet une infraction au sens de la présente convention toute personne qui par quel que moyen que ce soit directement, illicitement et délibérément fournit et réunit des fonds dans l’intention de les voir utiliser ou en sachant qu’ils seront utilisés en tout ou partie en vu de commettre »… un acte terroriste.

L’Afrique de l’Ouest est une des zones les plus pauvres du monde, elle est en proie à toutes sortes de menaces. De nombreux pays sont minés par des conflits internes qui en font le terreau idéal pour le crime international. En 2004 l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies Koffi Annan tirait la sonnette d’alarme sur la situation précaire de l’Afrique de l’Ouest

Lors de sa dernière conférence, tenue à Alger, consacrée au terrorisme dans les pays du Sahel en juin dernier, le directeur du Centre Africain d’Etudes et de Recherche sur le Terrorisme (CAERT) avait attiré l’attention sur l’insécurité de la zone sahélienne. Selon lui, « au moment où les Etats multiplient les efforts de lutte sur les rives de l’Atlantique, des groupes criminels puissants profitent de la vulnérabilité de ces pays pour utiliser le golfe de la Guinée comme point d’accès de la cocaïne, provenant de Colombie et d’Afghanistan, vers la vaste zone sahélienne ». Les cargaisons de cocaïne interceptées dans ces régions sont de plus en plus nombreuses et corroborent les rapports de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC).

Les conflits politiques en Afrique de l’Ouest ont pour conséquence le développement inquiétant du trafic d’armes non répertoriées, ce qui constituent une source d’approvisionnement importante pour les terroristes. Cette situation d’instabilité latente que connaissent ces pays crée un cadre propice pour le développement du financement du terrorisme. La zone ouest africaine devient de plus en plus un espace privilégié pour le terrorisme. Dans l’entretien accordé le 25 avril dernier à El Watan, le président malien, Amadou Toumani Touré, avait insisté sur le fait que son pays n’a pas les moyens de faire face seul aux nombreuses menaces qui pèsent sur la région sahélo-saharienne.

Une région  tend à devenir le « temple » des groupes terroristes agissant sous la bannière d’Al Qaïda au Maghreb Islamique. Il faut noter qu’il est devenu une plaque tournante de toute sorte de trafics, allant des cigarettes aux armes lourdes en passant par la drogue. Depuis deux ans la Mauritanie, le Niger et le Mali font face à des mouvements terroristes et notamment le  GSPC (groupe salafiste pour la prédication et le combat) devenue AQMI.

En 2007, quatre français ont été assassinés à Aleg (250 km à l’est de la capitale mauritanienne). Il fut imputé à trois jeunes Mauritaniens proches d’Al-Qaïda au Maghreb islamique qui sont actuellement détenus et en instance de jugement. Le 20 Juin, à Nouakchott devant l’établissement d’enseignement de langue et d’informatique qu’il dirigeait, Christopher Leggett ressortissant américain de 48 ans, a été tué de plusieurs balles dans la tête, en plein jour.

Seize à vingt-six membres d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ont été tués le mardi 15 juin 2009 par des militaires maliens dans le nord, près de la frontière algérienne. Selon les observateurs, c’est la première fois que les troupes maliennes attaquent des islamistes armés dans le nord du pays.

Cette offensive intervient près de deux semaines après l’annonce du 3 juin 2009, par Aqmi de l’exécution d’un otage britannique. Le Mali et l’Algérie ont conjugué leurs efforts pour lutter contre les mouvements terroristes ainsi des patrouilles mixtes  sont organisées tout le long de leur frontière commune.

La situation inquiétante que connait le Niger actuellement peut profiter à AQMI qui ferait de ce pays un « sanctuaire » pour ses opérations en Afrique de  l’Ouest. Le fait le plus déplorable est l’impuissance de certains États de la région face à tous les trafics. L’argent de la drogue finit toujours dans des circuits obscurs et sert le plus souvent, après blanchiment, au financement d’activités terroristes.

Le lien entre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme semble trouver un point de jonction en Afrique de l’ouest. Il faut souligner que le blanchiment est en forte hausse dans la zone. Ce qui a voulu être mis en exergue ici, c’est que l’Afrique de l’Ouest représente un terrain idéal pour que cette « interconnexion » puisse se faire car elle constitue une zone instable et un nouveau foyer pour le terrorisme.

Le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme constitueraient des facteurs déstabilisant pour la zone qui connait déjà toute sorte de crimes. Afin de lutter contre ces menaces, le GIABA (Groupe Intergouvernemental d’Action contre le Blanchiment de l’Argent en Afrique)  a été créé par la Conférence des Chefs d’Etats et de gouvernement de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en 2005. Le rapport 2008 du GIABA affirme qu’il existe des preuves fondées qui montrent que le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme sont très nuisibles  à la paix et à la sécurité. Ces deux phénomènes sapent la stabilité et le développement de la société et leur essor.

Pour une lutte plus efficace, le GIABA collabore aussi avec d’autres partenaires au sein du réseau du Groupe d’action financière (GAFI). Le renforcement des capacités des pays africains en matière de lutte contre le terrorisme en améliorant les services de renseignement financier devient une nécessité. La prévention contre les abus faits par les organisations à but non lucratif et l’instauration de mesures contre le blanchiment d’argent et les convoyeurs de fonds » doit être une préoccupation particulière pour les décideurs.

En décembre 2008, Boubacar Gaoussou Diarra, Directeur  du CAERT parlait déjà de « signaux alarmants quant aux liens entre le terrorisme et le crime organisé. Selon lui, « la question qui se pose est celle de savoir comment assurer la stabilité des institutions politiques, la sécurité des Etats et des populations du continent et surtout comment protéger les économies de la perversion du crime organisé. Il s’interrogeait également sur le moyen d’éviter que l’Afrique de servir de « base arrière » ou de source de financement pour les terroristes.

Le crime organisé, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme portent atteinte à l’intégrité des systèmes politique et judiciaire, à la stabilité et à la prospérité des Etats. Le continent devient ainsi une cible facile  non seulement pour le blanchiment mais aussi pour le financement du terrorisme.

La prédominance de l’argent liquide dans les transactions financières des jeunes économies africaines, la prévalence des circuits informels sont porteuses de risques. Les Etats du sahel doivent mener une réflexion sur les moyens d’empêcher la prolifération de « réseaux terroristes  tel qu’Aqmi.  Ce groupe islamiste finance ses activités en utilisant des procédés  tels que le kidnapping et la demande de rançon, la prise d’otages, le racket, le commerce de la drogue et la contrebande ».

Dans l’optique de la lutte contre le financement du terrorisme, une loi cadre modèle a été adoptée afin que tous les Etats membres puissent  l’adapter dans  leurs lois dans l’espace UEMOA. Certains pays l’ont intégré dans leur législation de manière rapide. À titre d’exemple, le Bénin s’est doté d’une Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (CENTIF) que tardivement alors que celle du Sénégal, opérationnel depuis un certain temps donne des résultats probants.

Le rôle des CENTIF est de collecter, analyser et traiter  des renseignements financiers propres à établir l’origine des transactions, ou la nature des opérations objets des déclarations de soupçons des assujettis. Ils ont étendu le champ de leur mission à la lutte contre le financement du terrorisme ce qui montre que le lien entre les deux menaces est préoccupant.

Le Benin comme la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest sont signataire de plusieurs conventions sur le  blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Le blanchiment d’argent étant un délit conformément à la loi uniforme de l’UEMOA.

L’Afrique de l’Ouest reste une zone fragile du fait du nombre important de pays qui sont secoués par des conflits ou crises politiques. Elle constitue un cadre propice pour le crime organisé à cause des foyers d’instabilité multiples. Il semble qu’il y’ ait une corrélation entre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, ce qui fait de cette zone « un eldorado » pour les mouvements terroristes. Le renforcement de la coopération entre les pays devient une urgence ainsi qu’un rôle plus accrue des organisations régionales (UEMOA, UA et CEDEAO) dans la lutte contre ces nouvelles menaces. Les trois pays que sont le Mali, la Mauritanie et le Niger sont les plus touchés par la question du terrorisme. Cette situation peut être expliquée par leur position géographique et leurs frontières communes avec le Maghreb, zone d’origine du groupe islamiste AQMI.

La démonstration d’une interconnexion entre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme semble difficile à porter. Cependant, il convient de noter que le cadre ouest africain est très favorable à cette connexion. Les pays de la zone doivent renforcer leur vigilance aussi bien d’un point de vue préventif que répressif pour enrayer cette menace. Le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme sont deux fléaux qui menacent davantage l’Afrique. Le premier compromet notamment l’efficacité du système financier et le second constitue une composante importante du terrorisme international. Ces deux menaces conjuguées constituent un des socles du crime organisé transnational et une réponse globale est inévitable pour la région et la communauté internationale.

Babacar NDIAYE , le 06 Juin 2009