Nous sommes tous concernés par la question du terrorisme en Afrique de l’Ouest


Le magazine de l’Afrique 54 Etats  http://www.54etats.com/actus/article/en-kiosque-le-1-mars-tous-unis-contre-le-terrorisme-2672/  consacre son dernier numéro (mars 2016) à la menace terroriste. Vous aurez sans doute l’occasion de lire mon entretien dans le format papier. En attendant je vous propose une série de questions sur cette thématique et mes analyses.

Bonne lecture

 

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Aqmi, Boko Haram, Daech, Boko Haram et Shebab, le continent africain épicentre du terrorisme mondial ?

1) Quel dénominateur commun entre ces différents groupes ?

Le dénominateur commun qui pourrait exister entre ces différents groupes terroristes est la capacité à constituer une menace permanente pour l’Afrique. Chacune de ces organisations à la volonté d’instaurer un califat ou un Etat islamique dans la partie ou elle est implantée. Selon l’Institute for Economics and Peace (IEP), dans son rapport sur le terrorisme (Global Terrorism Index 2014), Aqmi, Boko Haram et Al-Shebab figurent dans le top 10 des groupes les plus actifs, violents et meurtriers depuis leur création. Cette indication montre le niveau de dangerosité de ces groupes terroristes qui ont déstabilisé des pays et des régions. Ces derniers contrôlent des pans entiers de territoires.

Aqmi est un acteur majeur dans la déstabilisation de l’Etat malien avant l’intervention française en 2013. Il étale ses « tentacules » du nord de l’Algérie au nord du Mali. Boko Haram est présent sur le nord-est du Nigeria. Les Shebab ont  contrôlé pendant des années la capitale et des villes de la Somalie. Depuis l’intervention de la force de paix de l’Union africaine (Amisom), ils sont plus présents dans les zones rurales du sud du pays. Plusieurs groupes djihadistes disséminés en Afrique du Nord ont rejoint les rangs de Daech ces derniers mois. Ils sont localisés en Libye, en Algérie, en Egypte, en Tunisie. Depuis quelques années, le continent africain est devenu le centre de gravité du terrorisme mondial.

L’autre dénominateur commun est assurément les moyens considérables à la disposition des groupes terroristes. En effet, ces moyens colossaux provenant de diverses sources de financements renforcent la présence et la capacité de nuisance des groupes djihadistes dans la région. Pendant des années, l’enlèvement d’otages a représenté pour des mouvances islamistes comme le Mujao et Aqmi l’activité la plus lucrative. Ce qu’on appela  « l’industrie de l’enlèvement » a généré des millions de dollars pour ces groupes. En 2011, Aqmi demandait à la France pour la libération de quatre otages enlevés en 2010 à Arlit sur un site d’extraction d’uranium dans le nord du Niger la somme faramineuse de 90 millions d’euros. Le paiement des rançons des premiers otages au sahel par les occidentaux a modifié considérablement le rapport de force. Boko Haram a pu constituer un « trésor de guerre » avec de nombreux braquages de banques et le paiement de droits de protection d’hommes politiques et de particuliers fortunés au Nigéria.

Daech pèserait  2 200 milliards de dollars selon une étude récente du Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et constitue la « première puissance » du terrorisme mondial. Cette somme astronomique provient des ressources pétrolières et de l’impôt qui est prélevé dans sa zone d’activité en Syrie et en Irak.

A cela, il faut ajouter les trafics en tout genre auxquels s’adonnent les groupes terroristes. Cela nous amène à nous poser la question suivante. Que reste t’il de l’idéologie qui sous-tend l’action des terroristes face à des pratiques qui relèvent plus de la criminalité que du « djihadisme » ?  Est-on toujours dans le « terrorisme idéologique » ou dans une forme de « banditisme organisé » ? Il semble que le quotidien de certains groupes islamistes est plus devenu celui de réseaux criminels portés sur le blanchiment d’argent, le trafic de cigarettes, d’armes légères, d’essence, de drogue et les filières d’immigration clandestine.

2) Pourquoi sont-ils si présents en Afrique ?

Plusieurs facteurs  favorables expliquent la présence de divers groupes terroristes en Afrique. Le premier facteur est celui géographique. La bande sahélo saharienne du fait de son immensité a constitué un lieu d’implantation pour ces groupes. C’est une zone faiblement peuplée avec de grands espaces désertiques et montagneux. Le territoire vaste et aride s’étend sur 8 millions de kilomètres carrés  et présente des conditions de vie difficiles. Une grande partie des populations installées dans le Sahara sont des nomades qui ont pour principale activité le commerce. La mobilité des ces populations que l’on retrouve dans les différents pays rende le contrôle des frontières ardu. En réalité, la notion d’intangibilité des frontières s’applique difficilement dans la région pour ces populations. La faible présence de l’Etat dans la bande sahélo-saharienne dû à l’immensité de la zone de contrôle constitue un sérieux handicap dans la lutte contre le terrorisme.

La zone est aussi caractérisée par ce contraste, d’une part nous avons des centres politiques et économiques situés au sud des territoires et d’autre part, des zones périphériques faiblement peuplées localisées dans les régions septentrionales. Les écarts démographiques dans les pays du sahel entre les zones urbaines et le reste du territoire constituent un déséquilibre considérable. La capitale malienne Bamako concentre plus de 1,5 million d’habitants, soit 12% de la population, tandis que la moitié nord du pays est très peu peuplée.

Sur le plan socio-économique, nous sommes en présence d’Etats aux « économies modestes » qui ne peuvent à eux seuls soutenir une réelle action d’envergure face au péril islamiste. Les groupes terroristes, notamment Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ont  su profiter des  faiblesses structurelles des Etats de l’arc sud-sahélien pour s’implanter et agir en toute impunité. Dans certaines situations, ils ont pris le relais de l’Etat dans la fourniture de services sociaux de bases aux populations locales. Certaines régions sont marquées par la défaillance des pouvoirs centraux qui se traduit par une absence de politiques publiques dans les espaces éloignés des capitales.

Sur le plan de la gouvernance politique, certaines populations semblent être « déconnectées » du pouvoir central. Les questions récurrentes de corruption et d’enrichissements illicites ont créée une « dilacération » entre les gouvernants et les populations dans les zones les plus reculées. Le manque d’exemplarité de certains dirigeants de la région dans la gestion des deniers publics est un élément du discours radical transmis à une frange de cette jeunesse désœuvrée. Cela renforce un sentiment de repli identitaire et d’exclusion sociale. Un profond sentiment d’abandon anime ces populations qui estiment  que les élites sont loin de leurs préoccupations quotidiennes. Boko Haram avait érigé en « élément de langage » cet aspect peu reluisant de certains dirigeants nigérians cités dans les affaires de corruption.  Les groupes terroristes ont finalement exploité les conditions géographiques de la région conjuguées aux difficultés des Etats à répondre efficacement aux attentes des citoyens et notamment la mauvaise gouvernance.

3) La multiplicité des mouvances appelle-t-elle nécessairement à des réponses plurielles; lesquelles ?

Le volet sécuritaire ne peut être à lui seul la réponse appropriée pour enrayer la menace terroriste dans la région même s’il est indispensable. Malgré le déploiement de la Minusma et de l’opération « Serval » aujourd’hui remplacée par « Barkhane », il demeure évident que la force militaire n’a pas mis fin aux agissements des groupes terroristes au sahel. Nous sommes dans une guerre « asymétrique » ou l’ennemi est mouvant voire insaisissable et profite des contextes nationaux pour perpétrer des attaques. Assurément, les forces de défense et de sécurité ont un rôle majeur à jouer pour enrayer la menace djihadiste. Mais nous sommes en présence de groupuscules répartis dans une zone immense, ce qui rend plus difficile la confrontation.

Une question est en lame de fond pour réduire le niveau de la menace des groupes terroristes. Comment réduire leur influence et les empêcher de recruter auprès de la jeunesse africaine ? La réponse à cette problématique doit être un enjeu national pour chaque président africain. Cela voudra dire qu’il faut apporter les véritables solutions à cette jeunesse qui pourrait être tentée par le discours islamiste. Dans cet environnement, il est devenu aisé de développer un discours radical et de véhiculer une idéologie aux antipodes des préceptes mêmes d’une religion comme l’islam.

Il faut rappeler que ces groupes disposent de moyens financiers importants pour appuyer une stratégie de séduction auprès des jeunes. Il est nécessaire d’affronter les groupes terroristes sur le terrain de l’idéologie. Il est urgent de trouver des voies et moyens  pour juguler le phénomène de la radicalisation auprès de cette tranche de la population qui absorbe cette idéologie extrémiste. La lutte contre l’obscurantisme religieux et les discours radicaux doit être une préoccupation dans les systèmes éducatifs des Etats de la région.

La question du développement des Etats africains se pose dans ce contexte de guerre contre le terrorisme. L’émergence ne doit pas être un slogan de campagne. Il faut briser l’image de l’Etat qui semble loin et qui ne prend pas en compte les préoccupations de ses populations dans les zones lointaines. Il faut combler le gap entre les régions en matière de développement à tous les niveaux. L’Etat se doit d’être exemplaire dans la redistribution des richesses et trouver des mécanismes efficaces pour réduire la corruption massive.

Il faut mettre en place des politiques publiques qui touchent toutes les zones du pays et les populations. La lutte contre le chômage des jeunes et particulièrement dans les régions les plus reculées est une réponse significative face à la menace terroriste. La présence de l’Etat et de ses démembrements doit être effective sur l’ensemble des territoires. Les populations éloignées ne doivent pas être livrées à elles-mêmes. Car, une telle situation facilite leur adhésion aux discours extrêmes des groupes terroristes.

Il faut impliquer de manière plus significative les acteurs de la société civile dans la sensibilisation de la jeunesse sur les dangers que représente le discours radical. Ces derniers ont un rôle important à jouer sur ce registre.

La révision de l’arsenal juridique des pays africains, afin de l’adapter à la menace terroriste et à ses mutations rapides est devenue une exigence. En effet, les législations nationales doivent intégrer des dispositions qui non seulement répondent aux différents types d’actes liés au terrorisme mais également à leurs évolutions.

Il est clair qu’il faut apporter des réponses variées face aux groupes terroristes en fonction de leurs spécificités. Pendant des années, Boko Haram a concentré toutes ses attaques sur le sol nigérian. Le gouvernement  a tenté à plusieurs reprises de nouer un dialogue avec le groupe islamiste mais la multiplication des attaques et les milliers de morts ne laissent plus entrevoir une négociation. L’option prise ces dernières années est le tout sécuritaire avec la mise en place de nouvelles forces telle que le Nigerian Army Special Operations Command (NASOC). Elle regroupe l’ensemble des unités des forces spéciales.

L’armée nigériane a démontré  ces dernières années un manque de savoir faire face aux méthodes qu’imposent le terrorisme actuel. Les soldats déployés sur le terrain dans le Borno manquaient de munitions et ne percevaient pas toujours leurs soldes parce que l’argent était détourné à Abuja. L’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air nigériane, le maréchal Adesola Amosun a été arrêté le 27 janvier 2016 afin d’être entendu dans le cadre d’une affaire de détournement de fonds destinés à la lutte contre Boko Haram. Il est difficile d’apporter une réponse décisive lorsque les budgets alloués pour combattre Boko Haram sont utilisés à des fins personnelles.

La nouvelle stratégie de Boko haram consistant à utiliser jeunes filles et des femmes dans le cadre d’attentat suicide renforce les autorités nigérianes dans la prééminence de l’option militaire. Le 22 juillet 2015 au nord du Cameroun un attentat a impliqué des jeunes filles équipées d’explosifs. Ce nouveau modus operandi a pour objectif de déjouer les filets sécuritaires. Seule une armée mobilisée peut obtenir des résultats probants et les nouvelles autorités sous la direction du président Buhari semblent s’inscrire sur cette trajectoire.

4) Rivalités et connexions entre les  groupes terroristes: Que faut-il comprendre ? 

L’heure semble être à la rivalité entre les grands groupes terroristes sur l’espace africain. Aqmi qui semblait manifester un essoufflement ces derniers mois est revenu au devant de la « scène ». En l’espace de deux mois, Al-Mourabitoun qui est un groupe islamiste né en 2013 de la fusion des Signataires par le sang de Mokhtar Belmokhtar lié à Aqmi et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) a frappé deux capitales ouest-africaines. Les attaques sont très similaires car les cibles choisies sont de grands hôtels généralement fréquentés par les expatriés et les occidentaux de passage dans ces capitales. Il faut se poser la question sur le sens de ces attaques dans un intervalle aussi court. Il y’a manifestement une stratégie de survie pour Aqmi avec cette démonstration de l’organisation d’attaques dans les capitales de la région.

La percée de Daech notamment dans le nord du continent est une mauvaise nouvelle. Je crains que l’Afrique ne devienne davantage le « théâtre » des opérations de ces groupes terroristes (Aqmi et Daech) dans les mois à venir avec des attaques qui ont une résonance médiatique internationale. Cette situation peut conduire à une « guerre de positionnement » sur le continent. Boko Haram a prêté allégeance l’année dernière à Daech et on a pu voir dans certaines vidéos du groupe islamiste nigérian des ressemblances dans la réalisation et la manière de communiquer. Des groupes affiliées à Aqmi ont trouvé un intérêt à aller du côté de Daech qui dispose de mannes financières importantes.  « Internet » est devenu un outil de propagande pour les groupes islamistes et un terrain de rivalité pour attirer de jeunes recrus. Des pays qui semblaient échapper au phénomène du terrorisme comme le Sénégal ont vu de jeunes ressortissants rejoindre les rangs de Daech en Libye.

Il faut craindre une recrudescence d’attentats pour la région car les groupes terroristes sont de mieux en mieux organisés et démontrent une capacité à planifier des attaques d’envergure dans les capitales africaines. Le risque de surenchère entre des groupes comme Aqmi et Daech qui veulent souvent frapper des occidentaux en Afrique fait craindre le pire.

5) Bamako et Ouagadougou, une sérieuse alerte pour les autres capitales de la région ?

Dans un entretien de novembre 2015, je disais que la menace terroriste est réelle et peut toucher à chaque instant chaque pays africain (https://babacarndiaye1.wordpress.com/2015/11/20/mali-terrorisme-babacar-ndiaye-la-menace-est-reelle-et-peut-toucher-a-chaque-instant-tout-pays-africain-entretien-avec-le-journal-le-point-afrique/) . Ces propos faisaient suite aux attaques de l’hôtel Radisson de Bamako. Le nord du Mali qui a constitué un sanctuaire pour des groupes terroristes est devenu une zone de passage. Les récentes attaques d’Ouagadougou ont montré une fois de plus que la menace est globale. Le Burkina Faso, jusqu’ici épargné par des faits de terrorisme a connu ces derniers mois des incursions de groupes djihadistes. Ce qui s’est passé dans ce pays est une sérieuse alerte pour tous les pays de la région et plus globalement pour l’Afrique. Les attaques sont perpétrées par des unités mobiles de quelques hommes qui ont la capacité de traverser les frontières.

Face à cette difficulté à prévenir la menace terroriste il est difficile de dire si les pays épargnés le resteront longtemps encore. J’observe que dans une capitale comme Dakar, la sécurité a été renforcée dans plusieurs points et dans les hôtels avec la présence de policiers. Cela est une bonne chose mais le risque zéro n’existe pas sinon la France n’aurait pas pu être frappée deux fois la même année.  Je crois que le discours du président sénégalais Macky Sall a été constant depuis quelques mois sur la menace terroriste qui est réelle et globale. Il a renforcé le budget alloué aux forces de défense et de sécurité. Il a pris une mesure symbolique en interdisant le port de la burqa au Sénégal à l’image du Tchad.

Longtemps, certains dirigeants africains ont considéré le problème terroriste comme celui du voisin. Mais la donne a changé avec les événements récents.  Il est important de tenir un langage de vérité aux populations pour accroître leur niveau de vigilance.  Il est fort probable que nous assistions à des attaques terroristes dans des capitales jusqu’ici épargnées. Les autorités étatiques semblent prendre la mesure des choses et c’est déjà un élément positif dans le dispositif sécuritaire.

6) L’Afrique lutte t’elle efficacement contre le terrorisme ?

En quinze ans, les pays africains ont du s’adapter à la menace terroriste qui est devenue permanente.  Longtemps considéré comme une menace extérieure au continent, le terrorisme islamiste est devenu la principale source de préoccupation pour les Etats. La lutte contre le fléau a souvent été menée de manière individuelle. La volonté politique accompagnée d’une détermination réelle à lutter efficacement contre le terrorisme a souvent fait défaut au niveau certains Etats.

Comment expliquer que le Nigeria qui a souvent joué au « gendarme » de l’Afrique n’arrive pas à se défaire de Boko Haram ?  Les nombreux faits de corruption révélés au sein de l’armée est un début de réponse. Il a fallu l’intervention des pays voisins pour connaître des avancées significatives dans la lutte contre la mouvance islamiste. Cette coopération militaire était devenue inévitable même si le Nigéria a souvent entretenu des relations conflictuelles avec ses voisins (Cameroun, Tchad). Le problème Boko Haram s’est transposé dans l’espace régionale. La menace est aujourd’hui toujours vivace malgré les succès sur le terrain. L’action militaire qui s’inscrit dans la durée peut affaiblir le groupe islamiste, mais une éradication totale semble difficile à imaginer. L’État nigérian sera appelé à trouver d’autres solutions alternatives pour lutter plus efficacement contre cet ennemi déterminé et disposant de moyens importants pour agir dans cette région.

Une nouvelle dynamique sur le plan militaire amorcée en 2009 a permis a la Mauritanie d’être plus efficace dans sa lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, la sécurité du territoire mauritanien est beaucoup mieux assurée. Son armée a mené des attaques contre des bases d’Aqmi dans le nord du Mali. Cette offensive lui a permis à plusieurs reprises, d’anticiper et de déjouer des attaques terroristes, qui la visaient. Mais quel que soit le niveau d’engagement d’un pays, sans une coopération sous-régionale les effets resteront limités.

le G5 sahel (le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad), créée en décembre 2014 à Nouakchott sous l’impulsion du président Mauritanien Aziz est  un mécanisme ayant pour objectif de coordonner les politiques de développement et de sécurité des pays  de ce cercle. Ces Etats ont identifié de manière précise les besoins et des projets essentiels pour la région comme le désensablement du fleuve Niger, le bitumage de routes régionales, la création d’interconnections électriques entre le Mali et la Mauritanie, le Mali, le Burkina et le Niger. Un Comité d’Etat-major Opérationnel Conjoint (CEMOC) entre les pays du champ regroupant (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger) et un centre de renseignement contre le terrorisme dans le sahel (unité de fusion et de liaison), ont vu le jour en 2010.  Ces structures sont chargées de collecter et d’échanger des informations sur les groupes terroristes qui présentent un risque pour leur espace.

La lutte contre le terrorisme est passée du stade d’abstrait à la phase réelle. Les choses demandent à être améliorées mais les cercles de coopération existent et il faut renforcer leur efficacité. L’échange des renseignements en temps réel, l’intensification des patrouilles motorisées le long des frontières  et le partage des expériences doivent être des réflexes systématiques entre les Etats. Une coopération internationale viendra toujours en appui aux initiatives régionales pour permettre aux pays africains de faire reculer le terrorisme. L’appui en renforcement des capacités, en formation et en logistique sont des actions nécessaires pour une coopération accrue. Une bonne coordination et une réponse commune sont les seuls gages d’un succès dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Tous les pays doivent avoir le même niveau d’implication dans les stratégies de lutte contre le fléau.

Babacar NDIAYE

Février 2016

Mali – Terrorisme – Babacar NDiaye : « La menace est réelle et peut toucher à chaque instant tout pays africain » (Entretien avec le journal Le point Afrique)


DÉCRYPTAGE. Spécialiste des conflits armés en Afrique, Babacar Ndiaye livre son analyse de cette prise d’otages opérée à l’hôtel Radisson de Bamako.

Mali Radisson

Presque deux cents personnes étaient présentes dans l’hôtel Radisson lorsque les assaillants, entre deux et cinq selon des témoins, sont arrivés à bord d’une voiture avec une immatriculation du corps diplomatique. Il faut croire qu’ils ont fait exprès au niveau de la date, une semaine après les attentats de Paris, le jour même de l’ouverture du sommet antiterroriste du G5 Sahel avec 5 chefs d’État. Le G5 Sahel est une nouvelle organisation qui réunit le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Mauritanie. Avec le recul de l’expérience que lui confère sa connaissance des conflits armés en Afrique, Babacar NDiaye du cabinet Impact Africa Consulting, décrypte pour Le Point Afrique ce qui se cache derrière cet acte terroriste du Radisson Blu de Bamako.

Le Point Afrique : On a vu les vives réactions des Africains, surtout les dirigeants, après les attentats du week-end dernier à Paris, mais l’Afrique aussi est sous la menace de ces groupes ? Comment observez-vous ces risques ?

Babacar NDiaye : Les attentats de Paris ont démontré une fois de plus que la menace terroriste est globale. De nombreux dirigeants africains ont condamné ces actes terroristes et ont apporté leur soutien à la France. Il faut relever que le continent africain a connu ces dernières années l’implantation de groupes terroristes très actifs qui ont déstabilisé un certain nombre de pays.  Des États ont constitué des foyers, voire des sanctuaires, pour des groupes terroristes qui ont agi en toute impunité. Le Nord-Mali est sans doute un des exemples les plus illustratifs de la capacité de nuisance de ces groupes qui contrôlent ou ont contrôlé des pans entiers de territoires. La montée en puissance puis l’implantation des groupes terroristes en Afrique ont plusieurs explications. Les États disposent de ressources limitées pour combattre efficacement des groupes terroristes qui s’adonnent à tous les types de trafic et d’enlèvement. Ces groupes prospèrent dans des États fragiles, dans des États post-conflits, dans des États aux frontières poreuses et donc difficiles à surveiller du fait du manque de moyens. Le phénomène de la corruption endémique est également un facteur favorisant ce développement. Il n’y a véritablement jamais eu une volonté commune de fédérer les forces de défense dans les États africains pour éradiquer des groupes terroristes de mieux en mieux organisés et disposant de moyens financiers importants. Comment expliquer que Boko Haram a pu défier pendant des années la première puissance économique du continent, le Nigeria. Cette armée, supposée être une des plus performantes du continent, a montré ses limites à venir à bout du groupe islamiste. L’Afrique est clairement sous la menace du terrorisme depuis des années et des milliers de personnes ont péri dans des attentats et actes terroristes. La menace est globale, mais les États n’ont pas encore suffisamment pesé les risques d’un tel phénomène. Chaque dirigeant africain est d’abord convaincu que c’est l’affaire du voisin et a tendance à minimiser le risque de potentiels attentats sur son territoire. Ce qui s’est passé au Nord-Mali et l’avancée djihadiste enrayée par la France en 2013, ce qui se passe actuellement au nord du Nigeria ou en Somalie ont montré les défaillances de nos armées africaines et de notre capacité à assurer notre sécurité collective. Les attaques terroristes sont légion dans des pays comme le Nigeria ou encore la Somalie. La menace est réelle et peut toucher à chaque instant tout pays africain.

Comment le recrutement de djihadistes en Afrique se fait-il ?

Les groupes djihadistes ont su profiter de toutes les faiblesses de certains pays africains pour se développer et affirmer une présence active (impuissance des États sur le plan sécuritaire, géographie propice à leur implantation, économies modestes). Dans certains pays où les groupes terroristes prospèrent, il faut observer les mêmes caractéristiques. Que ce soit au nord du Mali ou du Nigeria, nous avons des zones d’extrême pauvreté dépourvues des services de l’État. Les politiques publiques y sont quasi inexistantes. À cela, il faut ajouter les problèmes de gouvernance, de corruption et le détournement de deniers publics. Cela entraîne un sentiment de repli identitaire et d’exclusion sociale. Le fort taux de paupérisation et d’analphabétisme de ces sociétés constitue potentiellement un creuset pour le recrutement de jeunes, en pleine crise identitaire et dépourvus de repères. Derrière la religion, un profond ressentiment anime ces potentiels candidats au djihadisme qui s’estiment abandonnés par les élites et le pouvoir central. Les populations éloignées sont livrées à elles-mêmes et cette situation facilite le recrutement pour les groupes terroristes. Dans cet environnement, il devient aisé de développer un discours radical et de véhiculer une idéologie aux antipodes des préceptes mêmes d’une religion comme l’islam. Ces groupes disposent de moyens financiers importants pour appuyer une stratégie de séduction auprès des jeunes. Il est difficile d’avancer un nombre de recrues pour chaque groupe terroriste, mais ce ne sont pas les potentiels candidats au djihadisme qui manquent dans ces régions. Les outils et discours pour le  recrutement sont bien pensés, car ils répondent à des situations de détresse.

Nigeria, Niger, Cameroun, Tchad, pour ne citer que ces pays, sont en première ligne face à Boko Haram depuis plus d’une année. Où en est-on ?

La lutte contre le groupe islamiste Boko Haram a connu ces derniers mois des avancées significatives. Le Nigeria a élu un nouveau président qui affiche une détermination et un volontarisme à mettre fin aux agissements du groupe. Le président Muhammadu Buhari a fait de la lutte contre Boko Haram une des priorités de son mandat. Des mesures ont été prises, comme le  transfert du quartier général des opérations militaires d’Abuja vers Maiduguri, la capitale de l’État de Borno et fief de l’insurrection djihadiste. Une alliance stratégique a été mise en place entre le Nigeria et les pays frontaliers que sont le Tchad, le Cameroun et le Niger. Cette coopération militaire était devenue inévitable malgré les relations conflictuelles qui ont souvent existé entre le Nigeria et ses voisins (Cameroun, Tchad). Le problème Boko Haram s’est transformé en une menace régionale. Des succès ont été enregistrés et on a semblé observer des signes de faiblesse de la secte islamiste qui a fait allégeance à l’État islamique. Cet acte a été perçu comme un moyen de se doter d’un puissant allié du djihadisme international dans une séquence où les pays frontaliers et surtout le Tchad s’organisaient pour faire face à la secte islamiste. Devenu l’État islamique en Afrique de l’Ouest, il s’est inscrit dans une nouvelle forme de violence avec l’utilisation de fillettes et de femmes kamikaze. Le 22 juillet 2015, au nord du Cameroun, un attentat a impliqué de jeunes filles équipées d’explosifs. La menace est toujours réelle et une action militaire qui s’inscrit dans la durée peut affaiblir l’action de la secte islamiste, mais une éradication totale semble difficile à imaginer. L’État nigérian sera appelé à trouver d’autres solutions alternatives pour lutter plus efficacement contre cet ennemi déterminé et disposant de moyens importants pour agir dans cette région. Plus de 6 664 victimes ont été décomptées l’année dernière du fait des agissements de la secte islamiste nigériane.

Comment jugez-vous les récentes interventions du président sénégalais Macky Sall pour interdire le voile intégral ?

Les différentes interventions du président Macky Sall sur la question du terrorisme ces derniers jours montrent à suffisance que la menace est palpable. Il faut saluer son engagement à aborder ces questions dans ce contexte africain difficile. Il faut expliquer aux populations que le risque est réel. Il a pris des mesures au Sénégal pour renforcer la vigilance des forces de défense. En octobre dernier, deux imams soupçonnés de terrorisme ont été arrêtés au Sénégal. En chef d’État responsable, il a pris des mesures pour renforcer un système de renseignement plus performant qui doit être capable de prévenir la menace sur le sol sénégalais. Il a initié la poursuite de la formation des forces spéciales en les dotant d’équipements plus modernes et en les mettant dans de meilleures conditions de travail. Il a annoncé la poursuite du plan d’équipement des unités et la réfection d’un certain nombre de bâtiments de l’armée. Pour s’inscrire dans une lutte efficace contre le terrorisme, il faut évidemment doter de moyens importants les forces de défense et de sécurité. Concernant son intervention sur l’interdiction du port du voile intégral au Sénégal, il me semble que ce phénomène est assez marginal. Il faut rappeler qu’il n’est pas le premier président africain à intervenir sur cette question. Le président Deby a fait la même annonce concernant son pays. Le président Macky Sall considère que le port du voile intégral ne correspond pas à la culture sénégalaise ni à la conception de l’islam dans ce pays et qu’il constitue un phénomène importé. Il faut souligner encore que le port du voile intégral est extrêmement marginal au Sénégal.

Dakar, le 20 novembre 2015.

Vous pouvez retrouver cet entretien sur le site Le point Afrique http://afrique.lepoint.fr/actualites/mali-terrorisme-babacar-n-diaye-la-menace-est-reelle-et-peut-toucher-a-chaque-instant-tout-pays-africain-20-11-2015-1983445_2365.php