Sénégal : est-ce un simple référendum ?


MACKY

Certains amis et lecteurs de mon blog m’ont invité à donner mon point de vue sur le référendum du 20 mars 2016. J’ai écouté les arguments des deux camps qui s’opposent actuellement à travers diverses stratégies. La classe politique sénégalaise a cette faculté de plonger le pays dans une campagne électorale permanente. Le référendum a des allures d’élection présidentielle avec une agitation politique indescriptible.

La décision du président Macky Sall de poursuivre son mandat jusqu’en 2019 cristallise tous les débats. Pour rappel, ce dernier entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012 avait pris l’engagement de réduire le mandat en ramenant le quinquennat et de se l’appliquer en cas de victoire. Il faut également rappeler le contexte dans lequel cet engagement avait été pris et séduit bon nombres d’électeurs. Le président Wade martelait qu’il lui fallait 3 ans pour finir ses chantiers. Le candidat Moustapha Niasse parlait d’un mandat unique de 5 ans. D’autres hommes politiques soulevèrent la proposition d’un mandat de transition. C’est dans cette surenchère d’annonces que le candidat Macky Sall prit l’engagement de restaurer le quinquennat. Cet engagement a été réitéré dans les premières heures de l’alternance au Sénégal et dans de nombreuses rencontres dans le monde.

« Le référendum a des allures d’élection présidentielle avec une agitation politique indescriptible ».

La volonté de rupture a été clairement exprimée et la nécessité de placer le Sénégal sur les rails du développement semblait animer le nouveau président. Quatre ans après, que s’est il passé pour qu’il prenne le risque politique de se détourner de son engagement. Je ne vais pas aborder ici le débat juridique qui à mon sens n’est pas pertinent dans le contexte. Les plus éminents juristes du Sénégal ont renvoyé à ses contradictions le « juriste du président ». Il faudra également que l’on s’interroge un jour sur le droit constitutionnel sénégalais et  la capacité de certains juristes de défendre des positions en fonction de l’intérêt du moment. La précipitation du camp présidentiel à organiser le référendum est également incompréhensible. La sérénité devrait regagner l’entourage du président dont les ministres et conseillers sont tous devenus des « constitutionnalistes ».

L’élément qui me parait le plus essentiel dans cette décision du président est le non respect de l’engagement pris en 2012. Le respect de la parole donnée est une valeur africaine, dans certaines régions il est plus important que l’écrit. Nos sociétés sont marquées par sa sacralité à plus forte raison lorsqu’elle émane du dirigeant. Le fameux reniement du Président Wade a davantage décrédibilisé la parole politique. Une atmosphère de défiance entoure constamment les déclarations des hommes politiques. Dans la rupture prônait par le président Sall, les termes de vertu et d’éthique sont souvent revenus. Le contexte dans lequel il prend cette décision ne peut pas être détaché de tous ses discours sur les valeurs.

L’impression que l’on peut avoir de ce changement intervenu dans le discours du président est l’éternel « petit calcul politique ». A mon avis il y’ a un élément que les hommes politiques n’intègrent pas suffisamment dans leurs rapports au pouvoir. Il s’agit du facteur temps notamment la rapidité du mandat et la réalisation des  nombreux d’engagements pris durant la campagne électorale. Ils donnent souvent le sentiment de pouvoir tout régler durant un mandat avec des programmes qui n’ont aucune emprise sur le réel. Il est dommage que la décision du président intervienne après 4 ans d’exercice du pouvoir. La séquence temporelle dans laquelle s’inscrit cette annonce ne peut laisser personne indifférente.

On a l’habitude de dire que tout président nouvellement élu jouit d’une période de grâce. Durant cette période, les populations qui l’ont élu sont plus conciliantes. Sans doute, il aurait fallu évacuer la question de la durée du mandat durant cette séquence. Mais durant de nombreux mois le président n’a eu de cesse de réaffirmer son intention de réduire son mandat. En se donnant deux ans de plus, le  président aura à cœur d’inclure dans son bilan les projets en cours. On est toujours dans cette posture qui consiste à vouloir régler toutes les questions dans une séquence temporelle très courte. Cela pousse évidemment les autorités en place à agir de manière imprévisible et à s’accorder toutes les chances pour obtenir un second mandat. En définitif, le diktat ou la pression du second mandat pousse à la faute de nombreux dirigeants qui s’enferment dans des calculs et s’adonnent à de la « politique politicienne ».

Le citoyen sénégalais est choqué de voir à chaque changement le président s’entourer des personnes qui l’ont jadis combattu. Ce que l’on appelle communément « transhumance » au Sénégal est une pratique qui a la dent dure malgré le perpétuel discours de rupture. Ou est la rupture lorsqu’on observe que des figures marquantes de l’ancien pouvoir rejoignent une à une la mouvance présidentielle et sont nommées à des postes importants. Mieux, aujourd’hui ils appellent à voter pour le  « oui » alors qu’ils étaient les partisans d’un retour au septennat en 2008 sous Wade. Sans doute, seront ils recasés au Haut Conseil des Collectivités Locales, une institution budgétivore de plus.  La classe politique doit apprendre à respecter le peuple sénégalais. Le philosophe Emmanuel  Lévinas disait que « La politique doit pouvoir toujours être contrôlée et critiquée à partir de l’éthique ». Il semble que dans notre pays  l’éthique ne soit pas le principal marqueur de la classe politique.

« En se donnant deux ans de plus, le  président aura à cœur d’inclure dans son bilan les projets en cours. On est toujours dans cette posture qui consiste à vouloir régler toutes les questions dans une séquence temporelle très courte ».

Les conséquences de ce référendum seront nombreuses sur l’échiquier politique. Dans cette période de confrontation entre les partisans du « oui » et du  « non ». Les deux camps gagneraient à davantage expliquer aux populations les enjeux. Il est incontestable que le point le plus attendu de ce référendum fut la réduction du mandat présidentiel actuel. La déception de certains sénégalais est grande. Mais il faut reconnaître que certains points soumis au référendum peuvent constituer des avancées démocratiques. Il est toujours bon de consolider une démocratie avec l’intégration de nouveaux droits. La question du « reniement » du président Sall pourra être réglée ultérieurement par les citoyens qui jugent qu’il a failli à sa parole. Le premier temps fort sera les élections législatives de 2017 en l’installant dans le système de la « cohabitation ». Le second temps fort est l’élection présidentielle de 2019, les populations auront la latitude de le pousser vers la sortie.

Les partisans du « non » favoriseraient le statut quo en cas de victoire avec une constitution qui restera inchangée. Non seulement le président Macky Sall poursuivra son mandat de sept ans mais le prochain président qui sera élu en fera de même. Le « non » expose à deux mandats successifs de sept ans, celui en cours et le prochain. Cela devra être bien expliqué au Sénégalais.  La volonté de vouloir sanctionner le président Sall à tous prix suffit-elle pour faire ce choix. Il est certain qu’un « Non » le délégitimerait et l’affaiblirait pour le reste de sa présidence.

« La cohabitation sera possible à l’avenir au Sénégal. La poursuite du mandat de 7 ans peut créer dans le temps cette situation inédite ».

La cohabitation sera possible à l’avenir au Sénégal. La poursuite du mandat de 7 ans peut créer dans le temps une situation inédite. Il est possible que le Sénégal connaisse des séquences de cohabitation. En 2017, nous aurons des élections législatives et si le président Sall venait à perdre cette élection, nous serons dans un cas de figure nouvelle. Le président sera obligé de composer avec une majorité nouvelle et le premier ministre issu de cette mouvance  sera à ce moment charger de définir la politique de la nation.  Habituellement et de façon mécanique lorsqu’il y’a concordance sur la durée des mandats entre celui présidentiel et législatif, le président dispose d’une majorité confortable pour dérouler son programme.

Dans le cas d’espèce, nous allons avoir des élections législatives qui ne vont plus coïncider avec celle présidentielle. C’est le système des élections à mi-mandat qu’installera cette nouvelle donne. Cette situation peut avoir un intérêt  remarquable pour le citoyen qui pourra sanctionner le président en place après quelques années de pouvoir en le cantonnant dans le rôle « d’inaugurer les chrysanthèmes ». Le président qui perdra la majorité aux élections législatives du fait du peuple sera affaibli jusqu’à la fin du mandat et n’aura plus d’emprise sur la politique menée au Sénégal. Le centre névralgique du pouvoir sera la primature.  Attendons le 20 mars pour connaitre l’issue de cette consultation et le choix des sénégalais.

Babacar NDIAYE, le 15 mars 2016

 

 

 

Nous sommes tous concernés par la question du terrorisme en Afrique de l’Ouest


Le magazine de l’Afrique 54 Etats  http://www.54etats.com/actus/article/en-kiosque-le-1-mars-tous-unis-contre-le-terrorisme-2672/  consacre son dernier numéro (mars 2016) à la menace terroriste. Vous aurez sans doute l’occasion de lire mon entretien dans le format papier. En attendant je vous propose une série de questions sur cette thématique et mes analyses.

Bonne lecture

 

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Aqmi, Boko Haram, Daech, Boko Haram et Shebab, le continent africain épicentre du terrorisme mondial ?

1) Quel dénominateur commun entre ces différents groupes ?

Le dénominateur commun qui pourrait exister entre ces différents groupes terroristes est la capacité à constituer une menace permanente pour l’Afrique. Chacune de ces organisations à la volonté d’instaurer un califat ou un Etat islamique dans la partie ou elle est implantée. Selon l’Institute for Economics and Peace (IEP), dans son rapport sur le terrorisme (Global Terrorism Index 2014), Aqmi, Boko Haram et Al-Shebab figurent dans le top 10 des groupes les plus actifs, violents et meurtriers depuis leur création. Cette indication montre le niveau de dangerosité de ces groupes terroristes qui ont déstabilisé des pays et des régions. Ces derniers contrôlent des pans entiers de territoires.

Aqmi est un acteur majeur dans la déstabilisation de l’Etat malien avant l’intervention française en 2013. Il étale ses « tentacules » du nord de l’Algérie au nord du Mali. Boko Haram est présent sur le nord-est du Nigeria. Les Shebab ont  contrôlé pendant des années la capitale et des villes de la Somalie. Depuis l’intervention de la force de paix de l’Union africaine (Amisom), ils sont plus présents dans les zones rurales du sud du pays. Plusieurs groupes djihadistes disséminés en Afrique du Nord ont rejoint les rangs de Daech ces derniers mois. Ils sont localisés en Libye, en Algérie, en Egypte, en Tunisie. Depuis quelques années, le continent africain est devenu le centre de gravité du terrorisme mondial.

L’autre dénominateur commun est assurément les moyens considérables à la disposition des groupes terroristes. En effet, ces moyens colossaux provenant de diverses sources de financements renforcent la présence et la capacité de nuisance des groupes djihadistes dans la région. Pendant des années, l’enlèvement d’otages a représenté pour des mouvances islamistes comme le Mujao et Aqmi l’activité la plus lucrative. Ce qu’on appela  « l’industrie de l’enlèvement » a généré des millions de dollars pour ces groupes. En 2011, Aqmi demandait à la France pour la libération de quatre otages enlevés en 2010 à Arlit sur un site d’extraction d’uranium dans le nord du Niger la somme faramineuse de 90 millions d’euros. Le paiement des rançons des premiers otages au sahel par les occidentaux a modifié considérablement le rapport de force. Boko Haram a pu constituer un « trésor de guerre » avec de nombreux braquages de banques et le paiement de droits de protection d’hommes politiques et de particuliers fortunés au Nigéria.

Daech pèserait  2 200 milliards de dollars selon une étude récente du Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et constitue la « première puissance » du terrorisme mondial. Cette somme astronomique provient des ressources pétrolières et de l’impôt qui est prélevé dans sa zone d’activité en Syrie et en Irak.

A cela, il faut ajouter les trafics en tout genre auxquels s’adonnent les groupes terroristes. Cela nous amène à nous poser la question suivante. Que reste t’il de l’idéologie qui sous-tend l’action des terroristes face à des pratiques qui relèvent plus de la criminalité que du « djihadisme » ?  Est-on toujours dans le « terrorisme idéologique » ou dans une forme de « banditisme organisé » ? Il semble que le quotidien de certains groupes islamistes est plus devenu celui de réseaux criminels portés sur le blanchiment d’argent, le trafic de cigarettes, d’armes légères, d’essence, de drogue et les filières d’immigration clandestine.

2) Pourquoi sont-ils si présents en Afrique ?

Plusieurs facteurs  favorables expliquent la présence de divers groupes terroristes en Afrique. Le premier facteur est celui géographique. La bande sahélo saharienne du fait de son immensité a constitué un lieu d’implantation pour ces groupes. C’est une zone faiblement peuplée avec de grands espaces désertiques et montagneux. Le territoire vaste et aride s’étend sur 8 millions de kilomètres carrés  et présente des conditions de vie difficiles. Une grande partie des populations installées dans le Sahara sont des nomades qui ont pour principale activité le commerce. La mobilité des ces populations que l’on retrouve dans les différents pays rende le contrôle des frontières ardu. En réalité, la notion d’intangibilité des frontières s’applique difficilement dans la région pour ces populations. La faible présence de l’Etat dans la bande sahélo-saharienne dû à l’immensité de la zone de contrôle constitue un sérieux handicap dans la lutte contre le terrorisme.

La zone est aussi caractérisée par ce contraste, d’une part nous avons des centres politiques et économiques situés au sud des territoires et d’autre part, des zones périphériques faiblement peuplées localisées dans les régions septentrionales. Les écarts démographiques dans les pays du sahel entre les zones urbaines et le reste du territoire constituent un déséquilibre considérable. La capitale malienne Bamako concentre plus de 1,5 million d’habitants, soit 12% de la population, tandis que la moitié nord du pays est très peu peuplée.

Sur le plan socio-économique, nous sommes en présence d’Etats aux « économies modestes » qui ne peuvent à eux seuls soutenir une réelle action d’envergure face au péril islamiste. Les groupes terroristes, notamment Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ont  su profiter des  faiblesses structurelles des Etats de l’arc sud-sahélien pour s’implanter et agir en toute impunité. Dans certaines situations, ils ont pris le relais de l’Etat dans la fourniture de services sociaux de bases aux populations locales. Certaines régions sont marquées par la défaillance des pouvoirs centraux qui se traduit par une absence de politiques publiques dans les espaces éloignés des capitales.

Sur le plan de la gouvernance politique, certaines populations semblent être « déconnectées » du pouvoir central. Les questions récurrentes de corruption et d’enrichissements illicites ont créée une « dilacération » entre les gouvernants et les populations dans les zones les plus reculées. Le manque d’exemplarité de certains dirigeants de la région dans la gestion des deniers publics est un élément du discours radical transmis à une frange de cette jeunesse désœuvrée. Cela renforce un sentiment de repli identitaire et d’exclusion sociale. Un profond sentiment d’abandon anime ces populations qui estiment  que les élites sont loin de leurs préoccupations quotidiennes. Boko Haram avait érigé en « élément de langage » cet aspect peu reluisant de certains dirigeants nigérians cités dans les affaires de corruption.  Les groupes terroristes ont finalement exploité les conditions géographiques de la région conjuguées aux difficultés des Etats à répondre efficacement aux attentes des citoyens et notamment la mauvaise gouvernance.

3) La multiplicité des mouvances appelle-t-elle nécessairement à des réponses plurielles; lesquelles ?

Le volet sécuritaire ne peut être à lui seul la réponse appropriée pour enrayer la menace terroriste dans la région même s’il est indispensable. Malgré le déploiement de la Minusma et de l’opération « Serval » aujourd’hui remplacée par « Barkhane », il demeure évident que la force militaire n’a pas mis fin aux agissements des groupes terroristes au sahel. Nous sommes dans une guerre « asymétrique » ou l’ennemi est mouvant voire insaisissable et profite des contextes nationaux pour perpétrer des attaques. Assurément, les forces de défense et de sécurité ont un rôle majeur à jouer pour enrayer la menace djihadiste. Mais nous sommes en présence de groupuscules répartis dans une zone immense, ce qui rend plus difficile la confrontation.

Une question est en lame de fond pour réduire le niveau de la menace des groupes terroristes. Comment réduire leur influence et les empêcher de recruter auprès de la jeunesse africaine ? La réponse à cette problématique doit être un enjeu national pour chaque président africain. Cela voudra dire qu’il faut apporter les véritables solutions à cette jeunesse qui pourrait être tentée par le discours islamiste. Dans cet environnement, il est devenu aisé de développer un discours radical et de véhiculer une idéologie aux antipodes des préceptes mêmes d’une religion comme l’islam.

Il faut rappeler que ces groupes disposent de moyens financiers importants pour appuyer une stratégie de séduction auprès des jeunes. Il est nécessaire d’affronter les groupes terroristes sur le terrain de l’idéologie. Il est urgent de trouver des voies et moyens  pour juguler le phénomène de la radicalisation auprès de cette tranche de la population qui absorbe cette idéologie extrémiste. La lutte contre l’obscurantisme religieux et les discours radicaux doit être une préoccupation dans les systèmes éducatifs des Etats de la région.

La question du développement des Etats africains se pose dans ce contexte de guerre contre le terrorisme. L’émergence ne doit pas être un slogan de campagne. Il faut briser l’image de l’Etat qui semble loin et qui ne prend pas en compte les préoccupations de ses populations dans les zones lointaines. Il faut combler le gap entre les régions en matière de développement à tous les niveaux. L’Etat se doit d’être exemplaire dans la redistribution des richesses et trouver des mécanismes efficaces pour réduire la corruption massive.

Il faut mettre en place des politiques publiques qui touchent toutes les zones du pays et les populations. La lutte contre le chômage des jeunes et particulièrement dans les régions les plus reculées est une réponse significative face à la menace terroriste. La présence de l’Etat et de ses démembrements doit être effective sur l’ensemble des territoires. Les populations éloignées ne doivent pas être livrées à elles-mêmes. Car, une telle situation facilite leur adhésion aux discours extrêmes des groupes terroristes.

Il faut impliquer de manière plus significative les acteurs de la société civile dans la sensibilisation de la jeunesse sur les dangers que représente le discours radical. Ces derniers ont un rôle important à jouer sur ce registre.

La révision de l’arsenal juridique des pays africains, afin de l’adapter à la menace terroriste et à ses mutations rapides est devenue une exigence. En effet, les législations nationales doivent intégrer des dispositions qui non seulement répondent aux différents types d’actes liés au terrorisme mais également à leurs évolutions.

Il est clair qu’il faut apporter des réponses variées face aux groupes terroristes en fonction de leurs spécificités. Pendant des années, Boko Haram a concentré toutes ses attaques sur le sol nigérian. Le gouvernement  a tenté à plusieurs reprises de nouer un dialogue avec le groupe islamiste mais la multiplication des attaques et les milliers de morts ne laissent plus entrevoir une négociation. L’option prise ces dernières années est le tout sécuritaire avec la mise en place de nouvelles forces telle que le Nigerian Army Special Operations Command (NASOC). Elle regroupe l’ensemble des unités des forces spéciales.

L’armée nigériane a démontré  ces dernières années un manque de savoir faire face aux méthodes qu’imposent le terrorisme actuel. Les soldats déployés sur le terrain dans le Borno manquaient de munitions et ne percevaient pas toujours leurs soldes parce que l’argent était détourné à Abuja. L’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air nigériane, le maréchal Adesola Amosun a été arrêté le 27 janvier 2016 afin d’être entendu dans le cadre d’une affaire de détournement de fonds destinés à la lutte contre Boko Haram. Il est difficile d’apporter une réponse décisive lorsque les budgets alloués pour combattre Boko Haram sont utilisés à des fins personnelles.

La nouvelle stratégie de Boko haram consistant à utiliser jeunes filles et des femmes dans le cadre d’attentat suicide renforce les autorités nigérianes dans la prééminence de l’option militaire. Le 22 juillet 2015 au nord du Cameroun un attentat a impliqué des jeunes filles équipées d’explosifs. Ce nouveau modus operandi a pour objectif de déjouer les filets sécuritaires. Seule une armée mobilisée peut obtenir des résultats probants et les nouvelles autorités sous la direction du président Buhari semblent s’inscrire sur cette trajectoire.

4) Rivalités et connexions entre les  groupes terroristes: Que faut-il comprendre ? 

L’heure semble être à la rivalité entre les grands groupes terroristes sur l’espace africain. Aqmi qui semblait manifester un essoufflement ces derniers mois est revenu au devant de la « scène ». En l’espace de deux mois, Al-Mourabitoun qui est un groupe islamiste né en 2013 de la fusion des Signataires par le sang de Mokhtar Belmokhtar lié à Aqmi et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) a frappé deux capitales ouest-africaines. Les attaques sont très similaires car les cibles choisies sont de grands hôtels généralement fréquentés par les expatriés et les occidentaux de passage dans ces capitales. Il faut se poser la question sur le sens de ces attaques dans un intervalle aussi court. Il y’a manifestement une stratégie de survie pour Aqmi avec cette démonstration de l’organisation d’attaques dans les capitales de la région.

La percée de Daech notamment dans le nord du continent est une mauvaise nouvelle. Je crains que l’Afrique ne devienne davantage le « théâtre » des opérations de ces groupes terroristes (Aqmi et Daech) dans les mois à venir avec des attaques qui ont une résonance médiatique internationale. Cette situation peut conduire à une « guerre de positionnement » sur le continent. Boko Haram a prêté allégeance l’année dernière à Daech et on a pu voir dans certaines vidéos du groupe islamiste nigérian des ressemblances dans la réalisation et la manière de communiquer. Des groupes affiliées à Aqmi ont trouvé un intérêt à aller du côté de Daech qui dispose de mannes financières importantes.  « Internet » est devenu un outil de propagande pour les groupes islamistes et un terrain de rivalité pour attirer de jeunes recrus. Des pays qui semblaient échapper au phénomène du terrorisme comme le Sénégal ont vu de jeunes ressortissants rejoindre les rangs de Daech en Libye.

Il faut craindre une recrudescence d’attentats pour la région car les groupes terroristes sont de mieux en mieux organisés et démontrent une capacité à planifier des attaques d’envergure dans les capitales africaines. Le risque de surenchère entre des groupes comme Aqmi et Daech qui veulent souvent frapper des occidentaux en Afrique fait craindre le pire.

5) Bamako et Ouagadougou, une sérieuse alerte pour les autres capitales de la région ?

Dans un entretien de novembre 2015, je disais que la menace terroriste est réelle et peut toucher à chaque instant chaque pays africain (https://babacarndiaye1.wordpress.com/2015/11/20/mali-terrorisme-babacar-ndiaye-la-menace-est-reelle-et-peut-toucher-a-chaque-instant-tout-pays-africain-entretien-avec-le-journal-le-point-afrique/) . Ces propos faisaient suite aux attaques de l’hôtel Radisson de Bamako. Le nord du Mali qui a constitué un sanctuaire pour des groupes terroristes est devenu une zone de passage. Les récentes attaques d’Ouagadougou ont montré une fois de plus que la menace est globale. Le Burkina Faso, jusqu’ici épargné par des faits de terrorisme a connu ces derniers mois des incursions de groupes djihadistes. Ce qui s’est passé dans ce pays est une sérieuse alerte pour tous les pays de la région et plus globalement pour l’Afrique. Les attaques sont perpétrées par des unités mobiles de quelques hommes qui ont la capacité de traverser les frontières.

Face à cette difficulté à prévenir la menace terroriste il est difficile de dire si les pays épargnés le resteront longtemps encore. J’observe que dans une capitale comme Dakar, la sécurité a été renforcée dans plusieurs points et dans les hôtels avec la présence de policiers. Cela est une bonne chose mais le risque zéro n’existe pas sinon la France n’aurait pas pu être frappée deux fois la même année.  Je crois que le discours du président sénégalais Macky Sall a été constant depuis quelques mois sur la menace terroriste qui est réelle et globale. Il a renforcé le budget alloué aux forces de défense et de sécurité. Il a pris une mesure symbolique en interdisant le port de la burqa au Sénégal à l’image du Tchad.

Longtemps, certains dirigeants africains ont considéré le problème terroriste comme celui du voisin. Mais la donne a changé avec les événements récents.  Il est important de tenir un langage de vérité aux populations pour accroître leur niveau de vigilance.  Il est fort probable que nous assistions à des attaques terroristes dans des capitales jusqu’ici épargnées. Les autorités étatiques semblent prendre la mesure des choses et c’est déjà un élément positif dans le dispositif sécuritaire.

6) L’Afrique lutte t’elle efficacement contre le terrorisme ?

En quinze ans, les pays africains ont du s’adapter à la menace terroriste qui est devenue permanente.  Longtemps considéré comme une menace extérieure au continent, le terrorisme islamiste est devenu la principale source de préoccupation pour les Etats. La lutte contre le fléau a souvent été menée de manière individuelle. La volonté politique accompagnée d’une détermination réelle à lutter efficacement contre le terrorisme a souvent fait défaut au niveau certains Etats.

Comment expliquer que le Nigeria qui a souvent joué au « gendarme » de l’Afrique n’arrive pas à se défaire de Boko Haram ?  Les nombreux faits de corruption révélés au sein de l’armée est un début de réponse. Il a fallu l’intervention des pays voisins pour connaître des avancées significatives dans la lutte contre la mouvance islamiste. Cette coopération militaire était devenue inévitable même si le Nigéria a souvent entretenu des relations conflictuelles avec ses voisins (Cameroun, Tchad). Le problème Boko Haram s’est transposé dans l’espace régionale. La menace est aujourd’hui toujours vivace malgré les succès sur le terrain. L’action militaire qui s’inscrit dans la durée peut affaiblir le groupe islamiste, mais une éradication totale semble difficile à imaginer. L’État nigérian sera appelé à trouver d’autres solutions alternatives pour lutter plus efficacement contre cet ennemi déterminé et disposant de moyens importants pour agir dans cette région.

Une nouvelle dynamique sur le plan militaire amorcée en 2009 a permis a la Mauritanie d’être plus efficace dans sa lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, la sécurité du territoire mauritanien est beaucoup mieux assurée. Son armée a mené des attaques contre des bases d’Aqmi dans le nord du Mali. Cette offensive lui a permis à plusieurs reprises, d’anticiper et de déjouer des attaques terroristes, qui la visaient. Mais quel que soit le niveau d’engagement d’un pays, sans une coopération sous-régionale les effets resteront limités.

le G5 sahel (le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad), créée en décembre 2014 à Nouakchott sous l’impulsion du président Mauritanien Aziz est  un mécanisme ayant pour objectif de coordonner les politiques de développement et de sécurité des pays  de ce cercle. Ces Etats ont identifié de manière précise les besoins et des projets essentiels pour la région comme le désensablement du fleuve Niger, le bitumage de routes régionales, la création d’interconnections électriques entre le Mali et la Mauritanie, le Mali, le Burkina et le Niger. Un Comité d’Etat-major Opérationnel Conjoint (CEMOC) entre les pays du champ regroupant (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger) et un centre de renseignement contre le terrorisme dans le sahel (unité de fusion et de liaison), ont vu le jour en 2010.  Ces structures sont chargées de collecter et d’échanger des informations sur les groupes terroristes qui présentent un risque pour leur espace.

La lutte contre le terrorisme est passée du stade d’abstrait à la phase réelle. Les choses demandent à être améliorées mais les cercles de coopération existent et il faut renforcer leur efficacité. L’échange des renseignements en temps réel, l’intensification des patrouilles motorisées le long des frontières  et le partage des expériences doivent être des réflexes systématiques entre les Etats. Une coopération internationale viendra toujours en appui aux initiatives régionales pour permettre aux pays africains de faire reculer le terrorisme. L’appui en renforcement des capacités, en formation et en logistique sont des actions nécessaires pour une coopération accrue. Une bonne coordination et une réponse commune sont les seuls gages d’un succès dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Tous les pays doivent avoir le même niveau d’implication dans les stratégies de lutte contre le fléau.

Babacar NDIAYE

Février 2016